Nombre total de pages vues

lundi 7 août 2017

J'ai été l'"escort girl" de Christian Millau

Résultat de recherche d'images pour "christian millau"
Christian Millau.

Souvenirs, souvenirs, en ce jour où l'on annonce le décès le 5 août dernier, à l'âge de 88 ans, de Christian Millau, gastronome, critique, journaliste et écrivain. Il était né à Paris le 30 décembre 1928.

C'était le 20 novembre 2008. Christian Millau était venu à Bruxelles présenter son "Dictionnaire amoureux de la gastronomie" (Plon). Personne n'avait pensé que c'était le jour de la Saint-Verhaegen, fête annuelle de l'Université Libre de Bruxelles, concrétisée notamment par un immense cortège bloquant en général toute la ville...

Je l'avais néanmoins rencontré lors d'un plus que délicieux déjeuner au restaurant gastronomique bruxellois "Comme chez soi" dont il connaissait très bien les patrons et le personnel de salle. Mais après ce bon moment, il avait fallu remonter du bas de la ville vers l'hôtel où il avait d'autres rendez-vous de presse l'après-midi. Comment faire?

Explications (telles que parues dans "Le Soir" de l'époque).
Circuler en voiture dans Bruxelles l'après-midi d'un 20 novembre, jour de la Saint-Verhaegen, est chose absolument impossible. Cela s'est encore vérifié quand Christian Millau a voulu remonter du bas de la ville, où il m'avait conviée à un superbe déjeuner. L'auteur du "Dictionnaire amoureux de la gastronomie" (Plon, 770 p.) tenait aussi à s'y excuser d'une coquille apparue dans son livre: le chef Lionel Rigolet y est affublé du prénom de Jean-Pierre.
La ville était donc à l’arrêt alors que l'horloge rougissait tant l'heure de ses rendez-vous avançait. Une seule issue: marcher. Et me voilà promue "escort girl" du joyeux gastronome français, 80 ans l'an prochain. De petite rue en petite rue, il est finalement arrivé à bon port sans avoir reçu ni œufs, ni bière, ni farine estudiantine.
Mais ceci n'est que broutille tant les 850 grammes de l'ouvrage de Christian Millau regorgent de notices savoureuses, nappées d’une langue élégante. "J’ai eu toute liberté pour les écrire", explique-t-il, "puisqu'il s'agit d’un dictionnaire amoureux." Qu'on y picore au gré de sa fantaisie ou qu'on prenne le menu complet, on est comblé. "La table est un lieu de civilisation et de séduction", rappelle-t-il.
Le journaliste, gastronomique comme on le sait, littéraire comme on le sait moins, pense que "tous les bons écrivains aiment manger". Et de citer Balzac, Stendhal, Zola, Maupassant et même la Bible. "Le seul auteur chez qui on ne mange pas", poursuit-il, "c'est Françoise Sagan. Ce qui est logique dans la société qu'elle décrivait."



mercredi 19 juillet 2017

DTPE 6: les voyages de Martha

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire aussi.

Comment ne pas craquer pour la nouvelle héroïne de papier de Francis Dannemark, qui donne son prénom au nouveau roman de l'auteur, "Martha ou la plus grande joie" (Le Castor Astral, 128 pages). On la découvre originale et pétillante, mais la mémoire malmenée par un accident et la santé hésitante. On va la voir renaître lors de ce voyage en voiture qu'elle effectue en compagnie de son frère, Martin, son ange gardien. Retrouver son passé, découvrir en compagnie de son jumeau celui de leur père, s'autoriser un présent radieux.

Enfin, le voyage en voiture, c'est une façon de dire. Car leur auto refuse de redémarrer après une halte près de l'Yonne. Comment les voyageurs se rendront-ils chez Jeanne qui les a invités chez elle du haut de ses 87 ans? Grâce à Septime, le garagiste du coin, qui passe par là. De rencontre en échange, on entre dans ce petit monde qui vit un peu hors du monde. C'est Martin qui raconte mais c'est Martha qui voit tout, qui ressent tout. Septime le solidaire qui se repose sur son mécano Youssef et leur sert de chauffeur et de guide. Jeanne qui finira par conter son passé secret en faisant découvrir le leur à ses invités. Martin qui essaie de faire au mieux pour sa sœur alors qu'une accusation de plagiat tombe sur l'auteur irlandais dont il est le traducteur. Martha dont on découvre la fille bienveillante et le fils carré-coincé qui veut reprendre sa vire. Et tous les autres qui apparaissent lors de conversations vécues ou d'anecdotes rapportées.

Au fond, la seule certitude qu'on a en lisant "Martha ou la plus grande joie", c'est qu'on va vagabonder dans une nature omniprésente. Pour le reste, Francis Dannemark nous mène à sa guise, à gauche à droite, en France, en Afrique, en Irlande, dans le passé et dans le présent. Et c'est très bien comme ça. Car sa plume légère célèbre ses personnages avides d'amour, généreux et bienveillants. Les caresse et nous les rend terriblement attachants.

"J'ai écrit ces pages pour partager le sourire de Martha et sa joie", affirme l'auteur. "C'est une histoire de rencontres et de renaissance. C'est une histoire d'amour." La fragile Martha y rayonne de chaleur humaine, sourit aux siens comme on a l'impression qu'elle nous sourit à nous.  Sa joie communicative illumine ce beau et bref roman.


Les premières lignes de "Martha ou la plus grande joie"
"Après avoir traversé la forêt en multipliant tours et détours, comme si la ligne droite n’était jamais qu’une vue de l’esprit sans grand intérêt, la route venait de se transformer en une douce courbe à flanc de coteau pour longer une vaste étendue de champs de blé et de prairies où des vaches, rares et lointaines, avaient pris des poses paisibles. Dans le ciel de ce début de juillet, quelques nuages se laissaient faire par le vent. L’un d’entre eux se penchait pour ramasser son chapeau. Léger, celui-ci lui avait déjà échappé deux fois. Je n’ai rien dit. Martha dormait, j’ai ralenti un peu pour profiter du spectacle.
"Tu as vu? s'est-elle soudain animée en désignant le ciel. Le bonhomme a attrapé son chapeau."
J'ai souri et je me suis dit: voilà bien Martha..."

Le premier chapitre du roman peut se lire en ligne ici.


Rappel
DTPE 1: "La fissure", Carlos Spottorno et Guillermo Abril (Gallimard bande dessinée).
DTPE 2: "Pour une poignée de degrés", collectif de photographes, Marie Desplechin, Thierry Salomon (Light Motiv).
DTPE 3: "La lecture", Jan Baetens et Milan Chlumsky  (Les Impressions Nouvelles).
DTPE 4: "Troisième Personne", Valérie Mréjen (P.O.L.).
DTPE 5: "Un passant incertain", Jean-Yves Laurichesse (Le temps qu'il fait).





mardi 18 juillet 2017

DTPE 5: parce que la littérature, c'est la vie

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire aussi.


Jean-Yves Laurichesse.

Ce n'est un secret pour personne. Des milliers de livres paraissent chaque année. Bien plus qu'il n'est possible d'en lire. Malgré l'envie. Merci donc à la bonne fée qui m'a permis de rencontrer "Un passant incertain", le sixième roman de Jean-Yves Laurichesse (Le temps qu'il fait, 160 pages). Une petite merveille à découvrir dans le texte plutôt que dans son résumé. Car tout le charme réside dans l'écriture de l'auteur, aussi professeur de littérature à l'université de Toulouse et auteur d'essais de critique littéraire.

"Un passant incertain" est l'histoire d'un professeur de lycée, grand amateur de lecture et de littérature. Le jour où il achète chez un bouquiniste le livre d'un auteur des années 30 demeuré inconnu, son existence va être bouleversée. Mais il ne le sait pas encore. Il va en prendre conscience peu à peu. D'abord en lisant d'une traite ce roman qui l'a attiré pour une raison énigmatique. Comme si le livre l'attendait. Puis en le relisant. Après en en cherchant d'autres exemplaires. Ensuite, en faisant des recherches sur Paul Monestier, cet auteur de province prometteur mais qui semble n'avoir pas écrit la suite attendue de son texte. Enfin, en accumulant ici et là d'incroyables découvertes sur les vivants comme sur les morts. Et en se découvrant lui-même aussi.

On suit cette enquête à la première personne du singulier par la voix de l'enseignant solitaire Le narrateur nous entraîne à sa suite dans une succession inouïe de faits et d'enchaînements, de coups de théâtre et de fines observations de la nature humaine. Le "je" omniprésent est ici une petite musique pas du tout gênante, bien au contraire. On est pris par l'histoire qui nous emmène à la campagne, chez un autre bouquiniste et sa nièce, dans les obscurités de la guerre et ses sinistres conséquences. Petit à petit, l'auteur avili du "Passant incertain" est réhabilité, prend corps en même temps que le narrateur se perd dans de sombres et curieux projets d'édition. Rendre justice à un auteur injustement condamné et oublié ou satisfaire son ego? Les frontières ne sont pas claires, rendant la lecture d'autant plus intéressante. Surtout que la langue qu'utilise Jean-Yves Laurichesse est de toute beauté et que chaque paragraphe de cet ouvrage agréablement mis en pages se découvre avec délices. Voilà un livre à ne pas manquer tant il enthousiaste son lecteur. Comme l'avait fait le "Passant incertain" original auprès du narrateur du "Passant incertain" contemporain.


Le premier chapitre du "Passant incertain"
"Quand je poussai la porte, le libraire somnolait près d'un ventilateur posé sur son bureau et répondit à peine à mon salut. Il n'y avait pas d'autre client. De l'extérieur déjà la boutique ne payait pas de mine, avec sa vitrine poussiéreuse où finissaient de se décolorer, à côté de quelques ouvrages de théologie et de médecine reliés en veau, des livres de poche aux couvertures démodées et des bandes dessinées des années soixante. L'intérieur était exigu et les étagères ne suffisaient pas à contenir tous les livres, revues et boîtes de cartes postales qui débordaient un peu partout sur des chaises et des tabourets. Mais j'avais l'habitude de ces lieux encombrés et me glissai facilement jusqu'au rayon de littérature. Les auteurs s'y côtoyaient sans nul souci de l'alphabet, ce qui ne me gêna pas car je ne cherchais aucun titre en particulier. Bien au contraire, je me sentais disposé au hasard, par cette trop chaude après-midi qui rendait vain tout effort de maîtrise et pouvait porter aussi bien à l'inertie sans remède qu'aux décisions imprévisibles.
Je ne trouvai en parcourant les rayons que des rééditions tardives d'œuvres connues, non ces premiers tirages que je recherche de préférence comme le témoignage émouvant de leur venue au monde. Pour le reste, il s'agissait surtout d'auteurs depuis longtemps déclassés, dont je m'étais souvent demandé qui pouvait encore acheter leurs livres, présents en abondance dans ces boutiques où viennent se déverser les greniers poussiéreux ou les trop vieilles bibliothèques. Et pourtant, sans préméditer mon geste, je me vis extraire un livre de l'alignement monotone, le tenir dans mes mains avec perplexité. C'était un assez gros roman. Sa couverture jaune avait pâli, son papier s'était piqué, ses coins écornés, sa tranche mal découpée et salie lui donnaient un aspect à la fois triste et banal. J'enregistrai mécaniquement le nom de l'auteur et le titre – Paul MONESTIER, Le passant incertain – qui n'éveillèrent en moi aucun écho. La quatrième de couverture présentait un extrait du catalogue de l'éditeur où figuraient, parmi nombre d’inconnus, quelques auteurs célèbres. Par habitude, je cherchai l'achevé d'imprimer : le quinze avril mil neuf cent trente cinq.
C'était donc bien l'un de ces romans oubliés que l'on trouve par centaines sur les rayonnages des librairies d'occasion. Il n'était même pas de ceux qui suscitent dans les profondeurs de la mémoire un léger frémissement, le souvenir d'un souvenir peut-être. Il s'était tout entier abîmé dans le temps. Mais c'était un roman, il faisait partie de la famille, à la manière de ces lointains ancêtres dont les contemporains ont négligé d'inscrire le nom dans les albums de photographies et qui semblent attendre qu'on les délivre de l'oubli, mais nul ne peut plus rien pour eux. Il ne me vint même pas à l'esprit de lire les premières phrases comme je le fais d'ordinaire. J'avais déjà décidé, contre toute raison, d'acheter ce roman dont un quart d'heure plus tôt j'ignorais l'existence.
Je me dirigeai vers le bureau du libraire et le lui tendis. Il ne manifesta aucun étonnement, trop heureux sans doute de s'en débarrasser, et d'ailleurs habitué aux lubies de ses clients. Il encaissa les quelques euros qui, sans que je puisse deviner sur quel étrange chemin je m'engageais, me rendaient possesseur du Passant incertain."

Rappel
DTPE 1: "La fissure", Carlos Spottorno et Guillermo Abril (Gallimard bande dessinée).
DTPE 2: "Pour une poignée de degrés", collectif de photographes, Marie Desplechin, Thierry Salomon (Light Motiv).
DTPE 3: "La lecture", Jan Baetens et Milan Chlumsky  (Les Impressions Nouvelles).
DTPE 4: "Troisième Personne", Valérie Mréjen (P.O.L.)


lundi 17 juillet 2017

DTPE 4: un bébé au départ vers le vaste monde

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Valérie Mréjen.

On le sait. 1 + 1 fait parfois 3. Sur cet immémorial sujet de l'apparition d'un enfant et des bouleverse-ments qu'une naissance fait naître dans un couple, Valérie Mréjen signe un formidable petit roman, joliment titré "Troisième Personne" (P.O.L., 141 pages). Une formule parfaite pour le bébé tout juste arrivé et le rappel du "je" et du "tu" qui, dans la conjugaison, précèdent le "il" ou le "elle" avec qui ils peuvent former le "nous". Dans le cas de la romancière, c'est une petite fille qui est apparue. Qu'elle nous raconte sans jamais donner son nom.

Vidéaste, cinéaste, plasticienne, Valérie Mréjen nous décrit par le menu le départ vers le vaste monde du nouveau-né depuis son dernier jour à la maternité. Le taxi, la course, l'appartement, les premiers jours, les visites, les flash-backs, les sorties, les rêves. Ce qui change sans qu'on le sache vraiment. La fatigue mais surtout l'émerveillement. Ses mots se font descriptifs, empruntent au théâtre et nous entraînent à sa suite dans cette incroyable aventure qu'est le fait de devenir père ou mère. Si son roman est autobiographique, elle choisit la distance du "elle" à propos d'elle. Son carnet de bord personnel ne cache rien des questions, des ajustements dont ceux dans le couple, mais célèbre surtout la vie.

Bien sûr, la situation que l'auteure relate n'est pas vraiment originale mais ses mots lui donnent une étrange nouveauté, une originalité incroyable, une acuité qu'elle partage généreusement avec ses lecteurs. Aurait-on oublié? Aurait-on mal vu? Parent ou non, on suit avec joie cette jeune mère qui nous raconte le monde de son enfant et son quotidien renouvelé. On se rappelle du coup que chaque bébé est unique. On voit la petite grandir, découvrir, essayer, réussir... C'est magnifique et émouvant alors que rien dans le style ne reflète de sentiment. Des faits, des observations, des saynètes, des questions, des réflexions et en permanence cette "Troisième Personne" respectée et aimée.

Un tout beau roman sur la petite enfance et la découverte de la maternité, dense, bref et extrêmement réjouissant, où chacun(e) se glissera avec aisance.

Pour feuilleter le début de "Troisième Personne", c'est ici.

Pour voir Valérie Mréjen lire les premières pages du roman, c'est ici.





Rappel
DTPE 1: "La fissure", Carlos Spottorno et Guillermo Abril (Gallimard bande dessinée).
DTPE 2: "Pour une poignée de degrés", collectif de photographes, Marie Desplechin, Thierry Salomon (Light Motiv).
DTPE 3: "La lecture", Jan Baetens et Milan Chlumsky  (Les Impressions Nouvelles).


jeudi 13 juillet 2017

DTPE 3: de Fantin-Latour à Baetens-Chlumsky

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Henri Fantin-Latour, "La lecture", 1870. (c) Musée Gulbenkian, Lisbonne.

Henri Fantin-Latour, "La lecture", 1877. (c) Musée des Beaux-Arts de Lyon.

Curiosité. Henri Fantin-Latour (1836-1904) a peint en 1870 un tableau qu'il a intitulé "La lecture". Il y représente deux jeunes femmes dans un intérieur bourgeois. L'une lit, l'autre écoute. Sept ans après, il reprend le tableau dans une deuxième version, assez différente. On y retrouve les jeunes femmes, celle qui lit et celle qui écoute. Mais on n'en sait pas plus sur le livre choisi et l'atmosphère paraît toujours aussi mystérieuse.

Ces tableaux sont bien sûr des portraits en plus de célébrer la lecture féminine. Sûrement autre chose aussi, mais quoi? Le silence, et... Dans cet espace libre, on aime se projeter, interpréter. C'est ce qu'ont fait Jan Baetens et Milan Chlumsky comme en témoigne leur livre illustré "La lecture" (Les Impressions Nouvelles, 96 pages). A noter que l'éditeur présente les tableaux dans l'ordre inverse de leur chronologie. Le premier, qui se trouve à Lisbonne, se trouve en quatrième de couverture tandis que le second, conservé à Lyon, fait la couverture.

Les variations poétiques des auteurs se glissent dans le sillage creusé par le peintre. Non pour dire ce que Fantin-Latour montre mais pour le porter plus loin. "La lecture" commence par une série de photographies consacrées au feu. Suit la poésie de Jan Baetens qui imagine l'expérience de la lecture présentée dans le tableau et ce qu'elle peut susciter, tout en s'interrogeant sur la place de la lecture dans la vie des femmes. Milan Chlumsky revient alors avec d'autres photos, toujours en noir et blanc mais moins sombres et explorant le mouvement. Le diptyque poésie-image explore superbement le double tableau de Fantin-Latour et invite chacun à se glisser lui aussi dans les espaces laissés nus par le peintre.


Rappel
DTPE 1: "La fissure", Carlos Spottorno et Guillermo Abril (Gallimard bande dessinée).
DTPE 2: "Pour une poignée de degrés", collectif de photographes, Marie Desplechin, Thierry Salomon (Light Motiv).

mercredi 12 juillet 2017

DTPE 2: changement climatique, récits d'artistes

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Ours blancs sur la banquise.

Tout le monde a en mémoire cette photo de l'an dernier montrant une famille d'ours blancs sur un bout de banquise qui dérive. Y a-t-il meilleure illustration pour le réchauffement climatique?

Une image analogue mais largement antérieure puisque prise en 2007, celle d'un ours polaire au zoo de Stuttgart, illustre la couverture de "Pour une poignée de degrés" (photographies de Klara Beck, Antoine Bruy, Cyrus Cornut, Charles Delcourt, Tim Franco, Lek Kiatsirikajom, Olivia Lavergne, Simon Norfolk, Nyani Quarmyne et Sébastien Tixier, textes de Marie Desplechin et Thierry Salomon, Light Motiv et MRES, 112 pages).

Un paysan chinois contraint de migrer en ville.
(c) Light Motiv.
L'ouvrage composé de dizaines de photos relatives au changement climatique et de deux textes coup de poing illustre de façon originale et efficace le réchauffement de notre planète, un processus irréversible qui peut encore être contrôlé si on s'y prend vite. Plus question de le nier, d'accuser les autres, de tergiverser ou de se mettre la tête dans la sable. Il faut agir et vite. On s'en rend aisément compte en parcourant ces pages richement illustrées, notre planète est encore belle mais elle est en danger.

Le livre est issu d'une exposition photographique collective menée à l'occasion de la COP21: des photographes étrangers et français renommés pour leurs œuvres liées à la transformation du paysage naturel ou urbain et la participation du public invité à y réagir par ses propres photos. L'expo, augmentée de 400 photographies du public, a été présentée à Lille, Nantes et Dunkerque. Une fameuse matière qui a servi pour construire aujourd'hui ces pages éditées.

Chaque artiste bénéficie de quatre doubles pages: une photo sélectionnée, une courte explication et sa biographie, la photo sélectionnée agrandie et trois autres, une belle série de vignettes, un dernier choix de trois ou quatre en face duquel se tient un haïku en accord avec la thématique du photographe.




(c) Light Motiv.


Entre ces séquences d'images agréablement mises en pages, invitant à la rêverie et à la réflexion, on tombe, pile au milieu du livre, sur un magnifique texte de sept pages de Marie Desplechin, intitulé "Aux enfants". Elle l'avait écrit dans le cadre du Parlement sensible des auteurs, à la demande de la MEL (Maison des écrivains et de la littérature) qui avait proposé à trente écrivains (31 en réalité) d'écrire sur le thème du climat - l'ensemble des contributions a paru chez Arthaud en novembre 2015 sous le titre "Du souffle dans les mots".

Voici le début de "Aux enfants"

"Chers amis de sept à dix-sept ans, chers amis,
Ce discours s'adresse aux enfants et aux adolescents, à eux d'abord, et même à eux seulement. Après tout, la plupart des gens qui prennent les décisions aujourd'hui seront morts ou dans un sale état quand les conséquences du changement climatique se feront sentir. Je veux dire:quand ça va chauffer pour de bon. Les vieux ont fait de bonnes choses, l'imprimerie, les droits de l'homme, le vélo, les vaccins, le cinéma, la contraception, l'Internet, bravo, très bien. Mais compte tenu de l'état dans lequel ils vont laisser la planète en partant, ils devraient évaluer courageusement ce qu'ils ont fait, pas fait, et ce qu'ils ont laissé faire. Ils devraient faire preuve d'un peu de modestie. Parce que franchement, il n'y a pas de quoi se vanter. Personnellement, je ne serais pas choquée qu'on accorde demain le droit de vote à des enfants de sept ans. Ce sont eux qui vont boire la tasse."

Marie Desplechin poursuit sa lettre en rappelant les goûts d'un enfant de sept ans, "simples et peu coûteux". Elle les compare à ceux des adultes, compliqués et chers. Et elle exhorte ses lecteurs:
"Vous allez grandir. Mais n'oubliez jamais la personne que vous avez été à sept ans."
Ensuite, elle explique l'état de la planète, les choses déplaisantes et la réversibilité de l'état actuel de la terre. Un texte à partager tant il est explicatif, imagé et limpide. Et qu'il pose noir sur blanc les bonnes questions.

"Pour une poignée de degrés" se termine par un texte fort de Thierry Salomon, vice-président de l'association négaWatt. Il reprend la thématique de l'évolution du climat en évoquant le budget carbone, les états de réaction de l'humanité, entre incroyants, aquoibonistes, autruches et foutus-pour-foutus, les actions possibles. Un appel vibrant où il reprend la phrase de Bergson, "Nous avons du mal à croire ce que nous savons" et qu'il termine de ces mots: "Puissent ces photographies nous aider à croire en la venue de la catastrophe afin de nous convaincre d'éviter qu'elle ne survienne."

Pour feuilleter "Pour une poignée de degrés", c'est ici.

Marie Desplechin était l'invitée de Giulia Foïs ce mercredi matin sur France Inter ("Dans quel monde on vit", à réécouter ici).


Rappel
DTPE 1: "La fissure", Carlos Spottorno et Guillermo Abril (Gallimard bande dessinée).

mardi 11 juillet 2017

DTPE 1: l'Europe, ses frontières et les réfugiés

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

A feuilleter "La fissure" de loin, on pourrait croire à une bande dessinée faite avec les vieilles photos colorisées, ces images d'hier qui égaient les marchés aux puces. Mais l'illusion ne dure pas longtemps. On repère immédiatement les éléments modernes, contemporains même, des clichés. Et pour cause. Ce sont des images de migrants qu'on voit régulièrement, mais de moins en moins, dans les actualités. Comme cette jeune fille dont le sauvetage en mer fait la couverture. Quel regard que le sien!

"La fissure" est une extraordinaire bande dessinée sur les réfugiés par deux journalistes espagnols, Guillermo Abril aux textes et Carlos Spottorno aux photos ("La Grieta", traduit de l'espagnol par Faustina Fiore, Gallimard, bande dessinée, 172 pages). Sortie en avril 2016 en langue originale, elle nous parvient en français un an plus tard.  Les dates ont leur importance car l'album se base sur des reportages sur les réfugiés et sur les frontières de l'Europe effectués à partir de 2013, quand les murs commençaient à se dresser, l'Europe à se barricader. Carlos Spottorno et Guillermo Abril y ont travaillé jusqu'en janvier 2016, rapportant 25.000 photos et 15 carnets de notes. Une matière considérable dans laquelle ils ont remarquablement puisé pour réaliser "La fissure".

Voilà un travail considérable et précieux, à haute valeur artistique malgré son thème dramatique. Comment rester indifférent aux photos qui immortalisent l'histoire d'aujourd'hui, éléments factuels ou suggestions comme la vue de la mer au large de Lampedusa? Cet album dit une réalité terrible et la transcende par sa qualité graphique.

1946 à Zurich. (c) Gallimard.
La BD a la forme d'un récit journalistique, découpé en chapitres selon les lieux visités lors des voyages. Le texte est simple, les photos superbes. Des faits, une succession de faits qui font comprendre la réalité des réfugiés d'aujourd'hui, qui les replacent aussi dans leur contexte historique. C'est glaçant souvent. Comme l'est la réalité. L'Europe d'aujourd'hui, telle qu'elle se cogne aux rêves d'hier dont les grandes lignes sont rappelées ainsi que quelques faits marquants, la crise économique de 2008, "Indignez-vous!" de Stéphane Hessel et les "printemps arabes" en 2011.


Première vague de réfugiés en 2011. (c) Gallimard.

Les reportages commencent véritablement en décembre 2013, deux mois après l'énorme naufrage d'une embarcation tout près de Lampedusa (366 morts). La rédactrice en chef de "El Pais Semanal" (le supplément hebdomadaire du quotidien espagnol) appelle Guillermo Abril: "Je veux que tu voyages aux frontières de l'Europe. Un reportage ambitieux. Pour la une. Parles-en à Spottorno, ce sera le photographe. Choisissez trois ou quatre destinations. Les endroits les plus chauds. Allez là où il y a des barrières et des policiers. Sur la ligne de démarcation."


Melilla, ville fortifiée. (c) Gallimard.

Les deux journalistes se rendront successivement à Melilla, petit morceau d'Espagne en Afrique (janvier 2014), en Thrace en Grèce, entre la Bulgarie et la Turquie (février 2014), à Lampedusa et à bord du Gracale, où sera prise la photo de couverture (mars 2014), à la frontière de la Serbie et de la Hongrie (septembre 2015), en Lituanie, en Pologne, en Lettonie, en Ukraine (hiver 2015), en Estonie, en Finlande et en Suède (janvier 2016).


Avis d'embarquement. (c) Gallimard.

"Nous avons entrepris ce voyage sans savoir au juste ce que nous trouverions en chemin"
, écrivent les auteurs à la fin de l'album. "Nous rentrons à la maison avec la conviction que nous devons le raconter."
Les rencontres qu'ils ramènent, les témoignages, les photographies de lieux et de personnes, les cartes, leurs analyses montrent magnifiquement les crises que traverse l'Europe et les conséquences qu'elles ont sur ceux qui fuient d'autres parties de monde. Au sud, à l'est, au nord, Carlos Spottorno et Guillermo Abril sont allés partout, dans des régions difficiles, dans des conditions parfois dangereuses. Leurs reportages sont époustouflants par la force des faits qu'ils rapportent et les réflexions qu'ils suscitent. A travers ces histoires d'hommes, de femmes, d'enfants, de ceux qui les soutiennent et de ceux qui les pourchassent, puisse "La fissure" mieux faire connaître les migrants d'aujourd'hui. Album indispensable sur le fond, cette BD journalistique est aussi impeccable sur la forme, avec ses photos non retouchées dont la colorisation donne une unité à ces vies d'errants, croisés aux quatre coins des frontières de l'Europe.


Pour lire en ligne le début de "La fissure", c'est ici ou ici.





jeudi 6 juillet 2017

Beatrice Alemagna remporte le Grand prix de l'illustration 2017 de Moulins

Beatrice Alemagna. (c) Philippe Matsas.

Gioia! Beatrice Alemagna est la lauréate du dixième Grand prix de l'illustration de Moulins pour l'album "Un grand jour de rien" (Albin Michel Jeunesse, collection Trapèze, 2016, lire ici). L'artiste italienne, originaire de Bologne, vit en France depuis vingt ans. Elle recevra son prix, doté de 3.000 euros, ce vendredi 7 juillet au Musée de l'illustration jeunesse (MIJ) de Moulins, à l'occasion de l'inauguration de l'exposition "Carll Cneut, Exubérances et beauté" (du 8 juillet 2017 au 7 janvier 2018.

Beatrice Alemagna est une magnifique artiste qui a tout de suite été remarquée et appréciée pour son talent et sa singularité. En 1996, elle a remporté l'estimé prix "Figures futures" du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. Elle a, à ce jour, publié une trentaine de superbes albums jeunesse, tous réussis dans des genres différents.


On vient de recevoir la réédition par Casterman Jeunesse de "C'est quoi un enfant?" (Autrement Jeunesse, 2009), sans oublier bien sûr celle du merveilleux "Un lion à Paris" (Autrement Jeunesse, 2006).

Mais Beatrice Alemagna, c'est aussi, quand on remonte le fil du temps, l'ouvrage collectif "Quand je dessine, je peux dépasser" (Actes Sud Junior, 2015, lire ici), le merveilleux album "Le merveilleux dodu-velu-petit" (Albin Michel Jeunesse, 2014, lire ici), "Mon amour" (Autrement Jeunesse, 2014),  "Les cinq Malfoutus (Hélium, 2014, lire ici), "Bon voyage, bébé!" (Hélium, 2013), "Oméga et l'ourse" (avec Guillaume Guéraud, Les Grandes Personnes, 2012), "Cette gigantesque petite chose" (Autrement Jeunesse, 2011), "Jo singe garçon" (Autrement Jeunesse, 2010), "Au pays des petits poux" (Phaidon, 2009, lire ici) et plein d'autres titres à ne pas manquer.



















Le début de "Un grand jour de rien" est à feuilleter ici.



En parallèle au Grand prix décerné à Beatrice Alemagna, le jury a attribué une mention spéciale au très bel album "La visite" de Junko Nakamura (MeMo, lire ici).







Les lauréats précédents du Grand prix



  • 2016 Emmanuelle Houdart pour "Ma mère" (lire ici)
  • 2015 Michel Galvin (lire ici)
  • 2014 Delphine Jacquot (lire ici)
  • 2013 May Angeli (lire ici)
  • 2012 Jean-François Martin
  • 2011 Zaü
  • 2010 Régis Lejonc
  • 2009 Anne Herbauts
  • 2008 Juliette Binet




  • Et une photo du Musée de l'Illustration Jeunesse (MIJ) de Moulins, en apéritif à l'exposition de Carll Cneut qui occupera les lieux à partir de samedi.

    Le MIJ se prépare à accueillir Carll Cneut.


    jeudi 29 juin 2017

    Humour et tremblements, aliens et terriens

    Kesako? Album, bédé, documentaire? Matthieu Sylvander et Perceval Barrier ne s'avancent pas trop à définir leur dernier album jeunesse, "Tout sur les tremblements de terre" (l'école des loisirs, 40 pages), le précédent étant le remarqué "Manoel, le liseur de la jungle" (lire ici). Une gestation lente, six fois celle d'une éléphante, soit onze ans, mais au final, un bébé particulièrement réussi, original, à nul autre pareil, mêlant satire sociale, infos et tablette tactile!

    "Tablette tactile". (c) edl.
    À la fois livre de géologie et manuel de construction, cet album dont le personnage principal est une tablette tactile, répondant au nom indien de Tablette Tactile et dotée de deux plumes, envoie une solide claque sur le nez de ceux qui se sentent tout-puissants. Une claque solide, mais drôlement bien amenée, longuement pensée. Anaïs Vaugelade qui a épaulé les deux garçons lors de leurs débuts en littérature de jeunesse dit de cet album:
    "Il arrive qu'on attende un livre pendant longtemps, qu'enfin il paraisse, et qu'il soit décevant. Il arrive aussi qu'il soit encore mieux que prévu, et (guess what?) c'est le cas de celui-là. Matthieu Sylvander est auteur de textes-à-se-faire-pipi-dessus-de-rire ET sismologue, combinaison assez frappante pour que tout éditeur normal songe à tirer un livre de là, mais les évidences de l'éditeur ne sont pas forcément celles de l'auteur n'est-ce pas? ONZE ANS! Onze années d'insinuations et d'insistances, de harcèlements et de lettres anonymes avec menaces variées pour qu'enfin paraisse "TOUT SUR LES TREMBLEMENTS DE TERRE". De Matthieu Sylvander, avec au dessin le jeune et génial Perceval Barrier. Applaudissements!"
    L'histoire se déroule dans la "Plaine Immense et Tremblotante", entre rivière, cactus et tipi. Et, bien sûr, mais on en avait eu un indice dans le titre, tremblements de terre.

    "Brooooooooooom", font-ils. Aigle Tremblotant le sait: il voue sa très longue vie à les compter et à entailler le totem en conséquence avec son couteau à compter. Il en a dénombré 2.556.761 quand l'histoire commence. Par Wacondah! Quand elle finira, il en sera à 2.556.767! Entre les deux, de multiples épisodes et une fameuse aventure!

    L'arrivée de Bob. (c) l'école des loisirs.
    L'Indien est cool, flegmatique même, entre sa tablette, son totem et son tipi. Jusqu'au jour où il reçoit la visite de Bob, un Américain qui a autant la folie des grandeurs (et de son enrichissement) qu'il est dénué de sens pratique. On le voit empiler des briques et des projets de construction comme la Perrette du pot au lait, sans réaliser qu'il est en zone de tremblements de terre. La réalité va vite le rattraper et elle donne lieu à des scènes très comiques. Entre dégringolades de briques et leçons de construction par Tablette tactile, on assimile toutefois les rudiments de la maçonnerie. Ceux de la sismologie lors des expériences de Bob. Et de la géologie grâce à une terre ronde et composée de chocolat (oui oui, et avec noisette en son centre).

    Bob et son pot au lait. (c) l'école des loisirs.

    Cela peut paraître idiot. Ce ne l'est absolument pas. "Tout sur les tremblements de terre" s'inscrit plutôt dans une nouvelle ligne d'albums, étranges, drôles, riches, instructifs, entre documentaire décalé et fiction teintée d'absurde, rehaussés du talent d'auteurs et d'illustrateurs de qualité.
    Comme Anaïs Vaugelade avait donné à l'automne dernier son livre d'anatomie et de bricolage "Comment fabriquer son grand frère?" (lire ici).

    Néanmoins, fort des nouveaux apprentissages dispensés par Tablette Tactile, Bob arrive à édifier un immeuble qui résiste à un premier tremblement de terre. Est-il sauvé pour autant? Aigle Tremblotant, qui a revêtu depuis le début le veston de son visiteur, en doute. Et il a une fois de plus raison. "Broooooooom", 2.556767... Et c'est là que l'Indien persévérant entourloupe magnifiquement l'Impatient étranger...

    L'album aurait pu s'arrêter là, mais c'était oublier le premier métier de l'auteur: deux pages "bonus" détaillent davantage le métier de sismologue. En chemin, on aura ri, appris et réfléchi à la condition d'humain et au respect de la nature.








    Dans une couverture aux tons similaires, jaune et noir, Muriel Zürcher, en culotte aux textes, et Stéphane Nicolet, en slip aux illus, livrent leur hilarant "petit guide de survie de l'alien en milieu humain", titré plus simplement "Terriens mode d'emploi" (Casterman, 64 pages). "Un ouvrage scientifique, drôlatique, cosmique, bref... unique", nous en dit un Copernic chaussé des lunettes roses en forme de cœur de Susie Morgenstern tandis qu'un Galilée armé d'une banane affirme: "Un manuel trop stylé pour grave se poiler... Je me suis régalé!" A noter que le précieux manuel a déjà été traduit en jupitérien.



    Qu'y trouve-t-on? Le carnet de notes du Professeur T. Malluné, diplômé en Terrienologie, alien de son état. Une foule d'informations classées en quatre niveaux de difficulté: débutant, intermédiaire, confirmé, expert. Comme si les Terriens étaient cette fois observés par l'autre bout de la lorgnette. Leurs habitudes en prennent pour leur grade, répertoriées par l'imperturbable professeur.

    Première leçon. (c) Casterman.
    De forme didactique, les textes sont hilarants de bout en bout, par leur humour et leur côté décalé. Qu'ils prennent les mots au pied de la lettre, épinglent des modes de vie étranges à leurs yeux car souvent contradictoires ou émettent des commentaires. Très expressifs, les dessins leur rajoutent encore une solide couche d'humour. Surtout qu'ils détournent régulièrement des éléments visuels connus, tableaux ou photos - la liste des œuvres détournées apparaît en début d'ouvrage. "L'homme de Vitruve" de Léonard de Vinci change d'aspect avec son slip tricoté main en laine qui gratte et le professeur fait remarquer qu'il a dégénéré en cinq siècles en ne possédant plus que 4 tentacules! Les GPS (Grands Professeurs Scientifiques) valent aussi leur pesant de cacahuètes. Sans parler de la technologie utilisée par les Terriens pour étudier les aliens.

    Troisième leçon. (c) Casterman.

    Le ton est donné, et on n'est encore ici qu'au début du niveau 1. On va avoir droit à un feu d'artifice d'observations on ne peut plus (im)pertinentes sur nos coutumes d'humains qui se verront disséquées de bout en bout mais toujours vues du point de vue de l'alien. Où atterrir (pas dans une cour d'école pendant la récré), apprendre à identifier les humains malgré leurs camouflages, ami ou ennemi, dangers, communication, vocabulaire, dire bonjour, alimentation, famille, loisirs, émotions, animaux domestiques, souvenirs... Ce n'est pas un guide, c'est une encyclopédie!

    Même la Tour de Babel de Bruegel l'ancien est analysée. 

    Muriel Zücher et Stéphane Nicolet ont dû bien s'amuser en pondant leur ovni. Tant mieux, car ils partagent généreusement avec leurs jeunes lecteurs le plaisir qu'ils ont eu à concevoir ces bienvenues observations sociologiques terriennes. C'est vrai qu'on rigole grave, que ça pique parfois. Bien vu et bien rendu!

    Pour découvrir les cinq premières pages de "Terriens mode d'emploi", c'est ici.