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samedi 21 octobre 2017

Décès de l'écrivain tunisien Mustapha Tlili

Mustapha Tlili.

Bizarrerie des choses: c'est en rentrant de Paris où j'avais assisté au brillant colloque sur Alain Nadaud (lire ici), écrivain français ayant longtemps vécu en Tunisie, que j'ai appris le décès de l'écrivain tunisien Mustapha Tlili, ce vendredi 20 octobre 2017, trois jours après qu'il ait fêté ses 80 ans. Son éditeur a annoncé la triste nouvelle et a précisé qu'il avait fêté, il y a seulement 3 jours, ses 80 ans.

"Romancier de l'exil, son œuvre se caractérise par une triple culture", écrit à son propos l'éditeur tunisien Faouzi Daldoul (Elyzad), "la culture maternelle tunisienne, la culture française dont il nourrit son écriture et la culture américaine, notamment celle de New York où il a longtemps travaillé comme fonctionnaire des Nations Unies."

Mustapha Tlili était un romancier aussi fort que rare. Il fut publié dès 1975 dans la collection Blanche de Gallimard. Il fut aussi journaliste politique à "Jeune Afrique" à Paris, puis fonctionnaire à l'ONU à New York. Il avait fondé le "Center for Dialogue" à l'université de New York. Il avait aussi publié de nombreuses analyses politiques dans le "New York Times".

L'écrivain était surtout connu pour son son quatrième roman,  "La Montagne du lion" (Gallimard, 1988) qui fut interdit en Tunisie. Il entra chez Gallimard en 1975 avec "La rage aux tripes". Suivirent "Le bruit dort" (Gallimard, 1978), "Gloire des sables" (Jean-Jacques Pauvert-Alésia, 1982, repris en Folio en 1987. En 2008, était sorti, toujours chez Gallimard, le magnifique roman "Un après-midi dans le désert". Il a aussi participé à l'ouvrage collectif "Pour Nelson Mandela" (Gallimard, 1986).








"Un après-midi dans le désert" (Gallimard, 270 pages), que j'avais lu à sa sortie et qui m'a fait découvrir l'écrivain aux trois cultures, m'avait complètement épatée. Voilà ce que j'en écrivais à l'époque (et je le pense toujours).
Avec une infinie douceur, Mustapha Tlili conte dans "Un après-midi dans le désert" les histoires du passé d'un petit village d"Afrique du Nord aujourd'hui complètement délabré.


En refermant le superbe roman qu'est "Un après-midi dans le désert", dernier titre de Mustapha Tlili, on se dit que ses livres sont vraiment trop rares – une petite demi-douzaine seulement depuis son premier, "La rage aux tripes", paru en 1975. Sa manière de raconter les choses, lentement, en recourant sans hésiter aux répétitions, rappelle les origines de l'écrivain tunisien, né en 1937 et aujourd'hui expatrié. Après des études de philosophie à Paris, il a filé à New York où il a été fonctionnaire aux Nations-Unies entre 1967 et 1980. Il y réside toujours après un retour à Paris en 1982.

Si certains des précédents romans de Mustapha Tlili avaient pour cadre une Algérie non nommée, fruits de l'époque où l'auteur étudiait à la Sorbonne, celui-ci se déroule dans le pays natal de l'écrivain, non explicitement désigné – les allusions à l'ancien Président, à celui qui l'a remplacé, aux "plaisirs fins des caves" de ce dernier, au Délégué actuel et à "l’arbitraire révoltant de ses policiers" suffisent. On était encore au temps de Ben Ali, je le rappelle.

"Un après-midi dans le désert" débute un après-midi de juillet 1992. On y retrouve des personnages rencontrés dans "La Montagne du lion". Une lettre arrive, longtemps après son envoi, dans un petit village délabré de la Montagne du Lion. Le facteur saute de joie: comme il le pensait, "Petit-Frère", le fils cadet d'Horïa, son ami d'enfance, est toujours vivant! Il a reconnu à la seconde son écriture, enseignée par leur instituteur juif allemand, M. Bermann. Cette missive inattendue et les autres lettres du courrier servent à présenter ceux qui habitent encore ce bled, déserté par sa jeunesse partie en Europe. "Là où autrefois il y avait des gens qui aimaient et haïssaient (…) là où il y avait vie et rêves de vie, il n'y avait plus maintenant que vide et dévastation."

Puis Sam le facteur remonte une génération: le "temps des Français" et la "grande catastrophe". S'éveillent alors une multitude de personnages dont on découvre à petites touches les personnalités, des Français et des gens du cru. Quel rendu! Leurs destins bâtissent ce très beau roman, répétant certains éléments sans que ce soit gênant. L'école et son instituteur dévoué, qui ne mégote pas sa peine pour que ses élèves soient reçus aux concours qu'ils présentent. L'hôtel des Peupliers que Mathilde Garnier reprend seule à son veuvage, aidée ensuite par Hafnawi, un jeune Bédouin rescapé d'une famine. L'infirmerie et son médecin généreux. Au village, l'imam, le tanneur aux trois épouses, le grossiste en blé, le garagiste et son épouse Aïcha, Horïa dont les ancêtres étaient venus d’Andalousie et ses deux fils…

Tout un petit monde vit et aime, au mépris des convenances, dans ce roman orchestré comme un conte oral. Avec une délicatesse infinie, Mustapha Tlili montre le basculement d'un lieu d’une époque à une autre, réfléchit au temps qui passe et aux destins qui se jouent.



vendredi 20 octobre 2017

Le coup d’œil inouï de Robert Doisneau

"Le" Rolleiflex du maître est à Ixelles.

Demandez autour de vous de vous citer une photo de Robert Doisneau. On vous répond la plupart du temps le "Baiser de l'Hôtel de ville". Normal, datant de 1950, elle est sans doute la plus connue de l'artiste. J'avais eu l'immense plaisir de l'interviewer à ce sujet, en 1993 (lire ici). Avec quelques efforts, on vous citera un portrait de Picasso fait à Vallauris en 1952.

Le baiser de l'Hôtel de ville, Paris, 1950. (c) Robert Doisneau.
Les pains de Picasso, Vallauris, 1952. (c) Robert Doisneau.

Deux clichés alors que le célébrissime photographe français (1912-1994) a développé plus de 450.000 négatifs en soixante ans de travail? Il y a quelque chose qui cloche. Pour vous rattraper, et parce qu'elle est un pur bonheur, foncez voir l'exposition "Robert Doisneau" qui vient de s'ouvrir au Musée d'Ixelles. Près de cent septante de ses photos sont exposées, souvent dans des tirages vintage, dans un accrochage sobre et bien pensé qui leur rend hommage.

Autoportrait au Rolleiflex, 1947. (c) Robert Doisneau.

A flâner le long des cimaises, on est frappé par la force du coup d'œil de Robert Doisneau. Quel art de l'instant juste! Il saisit ici un regard, des mariés amoureux ou un mari intéressé par un autre tableau que sa femme, capte là une composition inattendue comme ce ballet d'hélicoptères au-dessus de statues. Doisneau, c'est la magie du temps arrêté sur la pellicule à une époque où le moteur n'existait pas, c'est le sens du cadrage parfait dès la prise de vue. C'est aussi une immense joie de vivre, au quotidien, terriblement contagieuse. Un moment de déprime? Allez contempler quelques photos de Doisneau. Et ayez en tête que la plupart d'entre elles ont été réalisées dans des périodes difficiles, de restrictions, de pauvreté. Il a connu les deux Guerres mondiales et les temps difficiles qui les ont suivies. Regardez ses ateliers d'artistes, vous verrez comme ces derniers sont chaudement habillés. Regardez les chaussures, les vêtements, puis voyez les sourires, les rires! Quelle formidable célébration de la vie.

La dernière valse du 14 juillet, Paris, 1949.  (c) Robert Doisneau.

L'exposition est organisée en trois parties spécifiques. La première, en noir et blanc,  s'intitule le "Merveilleux quotidien". Il s'agit de 79 tirages précieux qui avaient été choisis dans l'Atelier Robert Doisneau pour l'exposition montée au printemps 2014 à Mexico pour le voyage du président François Hollande, mais n'avaient pas encore été montrés ailleurs. Merveilleux, ils retracent la carrière de Robert Doisneau des années 30 aux années 80. En première place, "Les pavés", sa première photo, en 1929! Ensuite viennent ces scènes si remarquablement fixées par l'exceptionnel coup d'œil du photographe, des scènes de rue, de café, de vacances, de loisirs et de travail, des fêtes du 14 juillet, des instantanés de cabaret, des mariages, des enfants qui jouent et rient. Et toujours ces cadrages parfaits et ces regards de face, de biais et même de dos.

Les cygnes gonflables, Palm Springs, 1960. (c) Robert Doisneau.

Vient ensuite une surprenante série de photos en couleurs, celles que Robert Doisneau a réalisées en novembre 1960 à Palm Springs pour le magazine américain "Fortune". Un reportage ethnographique où on sent l'amusement que l'habitant de Montrouge prend à (dé)couvrir ce décor artificiel fait pour des retraités désormais incapables de l'utiliser, maisons incroyables, piscines, golfs, bagnoles immenses, sans oublier bien entendu les occupants eux-mêmes, des hommes et des femmes de tous âges, des chiens... Des photos plus amusées que moqueuses où on perçoit aussi le plaisir pris à utiliser la pellicule couleurs à des fins esthétiques, une première.

Hans Arp, le 25 septembre 1958. (c) Robert Doisneau.

Le parcours dans l'exposition revient alors au noir et blanc avec une belle sélection de photos d'"Ateliers d'artistes", cinquante-cinq au total, ceux de son quartier et des environs, mais aussi ceux qui habitent loin de Paris. Doisneau a beaucoup travaillé pour la presse après la guerre 1940-1945. Il a aussi beaucoup travaillé tout court parce que les temps étaient durs, les photos pas cher payées et qu'il avait une famille à nourrir, dont ses deux filles, Annette  et Francine, qui ont repris le flambeau de l'Atelier Robert Doisneau et ont permis cette superbe exposition ixelloise.

L'exposition "Robert Doisneau" se tient au Musée d'Ixelles (rue Jean Van Volsem 71) jusqu'au 4 février 2018, du mardi au dimanche de 9h30 à 17 heures. Autres renseignements ici.



L'exposition est assortie d'un catalogue, "Robert Doisneau" (Racine/Lannoo, 240 pages) qui est bien plus qu'un catalogue d'exposition. Il comporte évidemment la reproduction des photos exposées mais aussi des textes d'analyse et de témoignage. Il s'ouvre sur cette phrase de l'artiste: "Il est des jours où l'on ressent le simple fait de voir comme un véritable bonheur". Jacques Véry commence par faire le lien entre son métier de professeur honoraire au lycée Robert Doisneau à Corbeil-Essonnes, Claire Leblanc, la conservatrice du Musée d'Ixelles et l'expo Doisneau.

Ensuite, Danielle Leenaerts met en balance son texte biographique "L'évidence poétique de la photographie selon Doisneau" avec une autre phrase de l'artiste, "Je ne pensais certainement pas à faire une œuvre, je voulais simplement laisser le souvenir de ce petit monde que j'aimais". Virginie Devillers, enfin, évoque différentes photos de Robert Doisneau dans son analyse intitulée "Une poétique du regard".

Un ouvrage solide à lire et à regarder. Pour en feuilleter quelques pages, c'est ici.






jeudi 19 octobre 2017

Reflétée dans un échiquier et d'autant plus présente, l'horreur de la barbarie nazie

"Le joueur d'échecs" de Stefan Zweig vu par David Sala. (c) Casterman.

Se rappelle-t-on que "Le joueur d'échecs", la nouvelle que Stefan Zweig écrivit durant les derniers mois de sa vie, de septembre 1941 jusqu'à son suicide au Brésil, le 22 février 1942, fut publiée à titre posthume en 1943? Sa traduction française parut en Suisse dès l'année suivante et fut ensuite révisée.

La nouvelle se déroule en 1941, sur un paquebot qui va de New York à Buenos Aires. A son bord, une paire d'amis découvrent que Mirko Czentovic, le champion du monde des échecs, fait partie des passagers. Comment le rencontrer? En organisant des parties d'échecs. Tout un petit monde va se croiser autour du plateau en damier, dont un autre champion redoutable. D'où ce dernier tient-il sa science? On va peu à peu le découvrir, en parallèle aux moments glaçants que lui a réservés la barbarie de l'occupant allemand. Si le mystérieux joueur n'est pas devenu fou, il le doit à une rencontre imprévue. Les deux facettes de l'humanité sont réunies dans ce huis-clos qui dénonce avec poigne le nazisme et dont la lecture ne laisse pas indemne.

Cette nouvelle inoubliable, toujours d'actualité puisqu'elle consigne la traque de l'autre pour sa religion, nous revient sous la forme d'une fabuleuse bande dessinée. David Sala a adapté le texte de Stefan Zweig en en gardant le titre, "Le joueur d'échecs" (Casterman, 128 pages) et a opté pour une narration graphique. Ses images de toute beauté, expressives, remarquablement construites, rendent parfaitement le récit original, le prolongent même.

"Cette nouvelle fait pour moi écho au contexte politique actuel", explique David Sala dans une notice réalisée par son éditeur pour son album, "par le thème du triomphe de la barbarie et de la brutalité face à la culture, l'humanisme et l'imagination. Même si nous sommes loin de ce qui se passait dans les années 1930, nous voyons resurgir une atmosphère particulière qui rappelle malheureusement les idées nauséabondes et inquiétantes de cette période. La peur de l'avenir génère cette forme de repli identitaire et communautaire que nous vivons aujourd'hui, comme si l'Histoire se répétait de manière cyclique. Elle nous fait réagir de manière souvent idiote, qui conduit à une simplification des idées. Or plus on simplifie, plus on perd de notre humanisme. Des propos qu'on ne pensait plus entendre sont réapparus, la partie n'est jamais tout à fait gagnée…"

La première planche du "Joueur d'échecs". (c) Casterman.

Album magnifique, "Le joueur d'échecs" se compose de planches dont les cases ne sont pas bordées de noir. "Parce qu'il n'y a pas d'encrage dans mes planches", me répond professionnellement David Sala, de passage à Bruxelles. "Le cadre n'a donc pas lieu d'être." Tant mieux parce que les images, réalisées au crayon de couleur et à l'aquarelle, s'assemblent en doubles pages somptueuses, jouant merveilleusement sur les gammes chromatiques et les motifs géométriques.

Un travail de titan que la sortie de cet album épais (les 107 planches sont complétées d'un cahier final reprenant recherches et esquisses). "Réalisé à l’aquarelle", confirme l'auteur, "Le joueur d'échecs" a été un travail de moine. Stefan Zweig a été une lecture d'étudiant. Le livre m'a frappé autant par la langue que par le thème et la manière dont l'histoire est racontée. Ce qui est intéressant, c'est que ce n’est pas un livre sur les échecs mais sur la montée du nazisme. C'est une façon différente de montrer celle-ci. C'est la fin d’une époque, l'échec d’une civilisation."

Le champion du monde. (c) Casterman.

Pour cet album, David Sala a réalisé un story-board ultra-précis des 107 pages, en organisant des séquences avec des codes couleur pour enrichir la lecture, du gris, du violet, du rose, du jaune… "C'est un gros livre", ajoute-t-il, "l'histoire l'imposait. Il n’était pas possible de la partager en deux volumes. Il fallait que ce soit un pavé. J'ai fait mes images sur les planches sans aucune reprise ni repentir. Je n'ai eu qu'un accident lorsque mon chat a marché dans la peinture et ensuite sur un dessin. Les coulisses servent à prolonger le voyage." Un vrai plus pour ce livre qui frappe par sa beauté plastique mise au service de ses idées. Que ce soit les variations sur les damiers, l'opposition entre lignes parallèles et carrés de couleurs, les visages des personnages ou les attitudes du joueur prisonnier.

Descente vers la folie. (c) Casterman.

Un travail lent: "J'ai commencé par lire le texte, deux fois, trois fois, quatre fois, dix fois, quinze fois. Puis, je l'ai laissé travailler. Ce travail non dessiné est capital. Du coup, quand je me mets à l'ouvrage, une grosse part est déjà faite. J'ai réalisé un rêve avec cet album. Sa complexité narrative, la Seconde Guerre mondiale, le fantastique, étaient un défi autant pour le scénariste que pour le dessinateur. C'était un Everest à adapter. Il y a plein de séquences sur le vide, sur le silence, comment les représenter? Il n'y a que des huis-clos dans cette histoire de descente aux enfers, de chute vers la folie."

"La partie" entre les champions. (c) Casterman.

Vu par David Sala, "Le joueur d'échecs" replace les inquiétudes de Stefan Zweig au cœur de nos actualités contemporaines.


Un exemple de "coulisses". (c) Casterman.







mardi 17 octobre 2017

Des histoires d'émigrés d'hier en écho à celles des réfugiés d'aujourd'hui

Le Belgenland.

On a tous dans un petit coin de l'oreille les mots "Red Star Line". Sans savoir souvent ce qu'ils recouvrent exactement. "Red Star Line" est le nom de la compagnie maritime belge qui proposait à la fin du XIXe siècle et au début du XXe la traversée entre Anvers et l'Amérique du nord (Etats-Unis et Canada). Entre 1873 et 1934, deux millions de passagers ont emprunté ses paquebots, notamment le célèbre "Belgenland", le plus gros des vingt-trois bateaux. Parmi eux, de nombreux migrants qui fuyaient l'Europe pour différentes raisons et se sont installés de l'autre côté de l'Atlantique.

On en saura plus sur ceux qu'on appelait alors des émigrés avec l'album jeunesse en format carré "Les enfants de la Red Star Line" (Renaissance du livre, 36 pages), paru en cette rentrée littéraire et dû à un trio féminin et belge. Michèle Baczynsky en a écrit la partie fictionnelle, Géraldine Kamps la partie documentaire en fin d'ouvrage,  Emmanuelle Eeckhout a assuré les illustrations.

"Pour écrire cette histoire, je me suis librement inspirée des témoignages de passagers de la Red Star Line", explique Michèle Baczynsky en ouverture de l'album. "Yasha, alias Irving Berlin, le célèbre compositeur, l'avocate Basia Cohen, mais aussi Ethel Weinstein, Oscar Kleinman, Irène Bobelijn, Morris et Ita Moel. J'ai donc écrit l'histoire commune de cinq enfants qui émigrèrent tous en Amérique, mais à différentes époques et sur différents bateaux. J'espère que l'on pourra entendre, à travers eux, les voix des réfugiés d'aujourd'hui, contraints de quitter leur pays à cause de la guerre, des persécutions et de la faim."

"Les enfants de la Red Star Line" se déroule par la voix de Yasha, neuf ans, musicien. Juive, sa famille a dû quitter l'Ukraine et ses soldats antisémites. Direction, l'Amérique. On les suit sur la route qui les mène d'abord en Pologne, ensuite à Anvers. Mais il n'est pas si facile d'embarquer à bord d'un paquebot de la Red Star Line. Quand on est pauvre et en troisième classe, il faut d'abord satisfaire un examen médical!

Les cinq enfants de l'histoire. (c) Renaissance du Livre.
 Voilà finalement Yasha et les siens à bord. La sirène retentit. La traversée commence. Occasion d'explorer le bateau, ses ponts et ses différentes classes. Occasion de rencontrer d'autres enfants, qui ne parlent pas nécessairement la même langue: Jan, le Belge qui parle flamand, Boris, un jeune Polonais de dix ans qui parle yiddish comme Yasha. Et Basia, Polonaise également, qui espère retrouver son père à New York. Le groupe d'enfants comporte aussi Zelda, onze ans, qui voyage seule car elle a été renvoyée à Anvers parce que les médecins américains lui ont interdit l'accès au territoire - un examen médical a aussi lieu à Ellis Island. Ce microcosme d'enfants permet de mieux appréhender la condition du migrant d'hier, qui ne choisit pas sans douleur de renoncer à son pays d'origine mais où une nouvelle vie peut commencer.

"Une nouvelle vie commence pour nous". (c) Renaissance du Livre.

La courte fiction illustrée par Emmanuelle Eeckhout en ligne claire ou en photos redessinées est complétée d'une partie documentaire dont les images sont des archives. On y trouve l'histoire de la compagnie maritime belge, celle de ses deux millions de passagers, dont 200.000 migrants belges, austro-hongrois et russes - un quart d'entre eux sont Juifs, est-il précisé. On y découvre les moments-clés du voyage et la réalité à l'arrivée. Enfin, sont cités les noms d'une série de personnalités ayant voyagé avec la Red Star Line: la future Golda Meir, la future avocate Basia Cohen, Albert Einstein, le futur Irving Berlin. Deux d'entre eux figurent dans le groupe des cinq enfants de la partie fictionnelle.

Reste une question. Qui sont les stars de demain parmi les migrants d'aujourd'hui?





dimanche 15 octobre 2017

Alain Nadaud au cœur d'un colloque à Paris

Alain Nadaud, écrivain, éditeur, marin d'eau de mer.

Nadaldiens, Nadaldiennes, ceci vous concerne.
Il y a déjà plus de deux ans que l'immense écrivain français Alain Nadaud (1948-2015) est mort soudainement, au large d'une île grecque (lire ici). Laissant une œuvre majeure, hélas éparpillée entre divers éditeurs qui tardent souvent à réimprimer les livres épuisés. Une œuvre parfois mieux considérée à l'étranger qu'en France. Il existe ainsi en Inde une association de chercheurs qui se dédient à lui. En France, ses archives vont être accueillies à l'IMEC (Institut Mémoires de l'édition contemporaine).

Les hommes meurent, mais les œuvres vivent. Le premier anniversaire de sa disparition a été célébré à la Bibliothèque de Tunis (lire ici).

Et, aujourd'hui, la précieuse contribution d'Alain Nadaud à la littérature française sera l'objet d'un colloque international de deux jours qui va se tenir les 19 et 20 octobre prochains à l'Université Paris Nanterre.
On ne pouvait lui trouver meilleur titre que "Alain Nadaud, l'exigence d'écrire". Deux mots et tout est dit.

Voici par exemple ce qu'Alain Nadaud notait dans son "Journal" le 20 novembre 2009.
"... Le rapport à l'écriture est proche du rapport au corps d'une femme: on s'en approche, on le frôle et le caresse; on s'y reprend à plusieurs fois, on s'excite, on croit toucher au but, on jouit, mais sans jamais véritablement en atteindre le centre, le posséder. Aussitôt que le désir renaît, tout est à recommencer. Longtemps j'ai hésité quant à savoir user et disposer du corps des femmes, à trouver le moyen de leur donner de la jouissance, de même que longtemps je n'ai su que faire de cette activité d'écrire,dont j'étais embarrassé et dont je ne trouvais pas non plus l'emploi. Aussi, quand j'affirme que j'ai pris la décision d'arrêter d’écrire, est-ce à dire que, quand le désir s'estompe, l'écriture à son tour s'éloigne, puis vient à faire défaut? Comme si l'imaginaire, qui est le support commun aux deux relations, touchait à son point de tarissement? Car l'imaginaire érotique, qui sous-tend le désir et en est sans doute sa composante essentielle, est au plus près lié à l'imaginaire romanesque.
Est-ce que l'on n’écrit jamais que pour séduire? Et le moment venant, où le besoin de séduction se fait moins fort, est-ce que la pulsion d'écrire décline aussi à proportion?"

On signalera aussi la sortie posthume en début d'année de "L'herbier des Mythes" (Editions Tarabuste, 48 pages) avec, en ouverture et manuscrit, ce texte d'Alain Nadaud, écrit le 25 mars 2011 à Gammarth, près de Tunis, là où il vivait: "Des pays qu'ils ont traversés, les voyageurs en général s'encombrent de souvenirs inutiles ou factices, qui finissent par être relégués au grenier ou jetés. J'ai préféré quant à moi saisir de ces contrées ce qu'il il y a de plus fugace et éphémère: des feuilles d'arbre, des végétaux, parfois des fleurs séchées. En se renouvelant année après année, ces témoins du passage des saisons enfouissent leurs racines, au sens propre comme au figuré, dans le passé, redonnent vie aux anciennes légendes, fait resurgir à nos yeux étonnés la présence des mythes dont ils sont la vivante mémoire. De ce qui n'a pas eu lieu, de cet imaginaire, si vif à l'esprit des hommes qu'il influença leurs croyances, leurs gestes et leur destin, ces familles dérisoires témoignent de la puissance des rêves, puisque des hommes en ont fait foi, de leur fragilité en même temps que de leur permanence."

Le début de "L'herbier des mythes" est à feuilleter ici.

Première feuille de l'herbier d'Alain Nadaud. (c) Tarabuste.



Programme du colloque

Jeudi 19 octobre


9h30
Ouverture
  • Sylvie Gouttebaron, directrice de la Maison des Ecrivains et de la Littérature
  • Djamel Meskache, Editions Tarabuste
  • Dominique Viart, Université Paris Nanterre
"La mémoire d'un homme et d'une œuvre"
  • Adresse d'Olivier Poivre d'Arvor, Ambassadeur de France à Tunis, lue par Jean-Baptiste Malartre
  • Sadika Keskes, l'association les amis d'Alain Nadaud et la Galerie Alain Nadaud
11 heures
Romans d'aventures métaphysiques
Modérateur: Paolo Tamassia
  • Dominique Rabaté (IUF, Université Paris Diderot): "Jouer du vrai et du faux. Crime et reconstitution dans Auguste fulminant"
  • Laurent Demanze (ENS de Lyon): "Quête de l'écriture et écriture de l'enquête  une lecture du Livre des malédictions"
14h30
Une certaine idée de la littérature
Modérateur: Dominique Rabaté
  • Dominique Viart (Université Paris Nanterre): "La littérature comme anthropologie critique"
  • Paolo Tamassia (Université de Trento): "Séparation vs autonomie: les enjeux de la littérature selon Alain Nadaud"
15h30
La question éditoriale
Modérateur: Dominique Viart
  • Jean-Philippe Domecq, écrivain
  • Djamel Meskache, Editions Tarabuste
  • Serge Safran, Editions Zulma
16h30
Lecture
  • Alain Nadaud, "Autobiographie semi-fictive", lue par Jean-Baptiste Malartre.

Vendredi 20 octobre


9h30 
En lisant, en écrivant
Modérateur: Jean-Marc Moura (IUF, Université Paris Nanterre)
  • Silvia Disegni (Université Federico II, Naples): "Nadaud lecteur de Flaubert"
  • François Berquin (Université du Littoral): "Voyage en Grande-Scripturie"
11 heures
Alain Nadaud parmi les écrivains
Modérateur: Djamel Meskache
  • Belinda Cannone, écrivaine
  • Guy Cloutier,  écrivain 
  • Pierre Michon, écrivain
14h30
La réception de l'œuvre
Modératrice: Agathe Novak-Lechevalier (Université Paris Nanterre)
  • Philippe-Jean Catinchi ("Le Monde")
  • Alain Nicolas ("L'Humanité")
  • Jean-Baptiste Para (revue "Europe")
15h30
L'expérience littéraire
Modérateur: Silvia Disegni
  • Samir Marzouki (Université de la Manouba, Tunis): "D'écrire j'arrête, ou la cessation de l'écriture comme projet littéraire"
  • Hedia Abdelkefi (Université de Tunis Al-Manar): "La Fonte des glaces au miroir de D'écrire j'arrête"
16h30
Nadaud en images et sur scène
Modérateur: Philippe-Jean Catinchi
  • Jacques Gysin, professeur de français 
  • Sadika Keskes, plasticienne
  • Dominique Lièvre, musicien
  • Jean-Baptiste Malartre, comédien
  • Daniel Nadaud, plasticien

Lieu: Université Paris Nanterre
Auditorium de la maison de la recherche Max Weber
bâtiment W
Entrée libre
Colloque organisé par les éditions Tarabuste et l'Observatoire des Ecritures contemporaines (Université Paris Nanterre)
Responsables: Djamel Meskache et Dominique Viart
Avec le soutien de Sadika Keskes et de l'association Alain Nadaud, la Galerie Alain Nadaud, l'Ambassade de France à Tunis, le Centre des sciences des Littératures en langue française de l'Université Paris Nanterre, l'Institut universitaire de France et la Maison des écrivains et de la Littérature.

A noter encore qu'une souscription est ouverte en vue de la publication des Actes du Colloque. Infos ici.




jeudi 12 octobre 2017

L'abécédaire de la littérature jeunesse française


Il y a ceux qui sont à la Foire du livre de Francfort et il y a ceux qui n'y sont pas.
Il y a ceux qui ont la chance de voir l'exposition "ABC, l'esprit de la lettre" qui y est présentée (lire ici) et il y a ceux qui ne l'ont pas.
Il y a ceux qui s'en foutent et il y a ceux qui aimeraient savoir à quoi ressemble cet abécédaire, concocté par 27 illustrateurs de langue française, invités à illustrer une lettre de l'alphabet tirée au sort en y plaçant au moins dix mots imposés (choisis par Ramona Badescu et Emmanuel Guibert).

Pour ceux-là, et pour moi, et grâce aux photos de Sylvie Vassallo, conseillère littérature jeunesse pour la Buchmesse et directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis (SLPJ), le voici. Merci, merci.


A par Antoine Guilloppé.

B par Magali Le Huche.

C par Blexbolex.

D par Olivier Douzou.

E par Cécile Gambini.

F par Albertine.

G par Joëlle Jolivet.

H par Emilie Vast.

I par Bruno Heitz.

J par François Place.

K par Katy Couprie.

L par Stephanie Blake.

M par Olivier Tallec.

N par Laurent Moreau.

O par Serge Bloch.

P par les Tigres gauchers.

Q par Benjamin Chaud.

R par Kitty Crowther.

S par Ilya Green.

T par Nathalie Choux.

U par Edouard Manceau.

V par Benjamin Lacombe.

W par Delphine Chedru.

X par Carole Chaix.

Y par Nathalie Novi.

Z par Marc Boutavant.

Voilà un bel éventail de la création française en littérature de jeunesse.