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mardi 25 février 2014

LD coupe des couleurs avec Nathalie Parain

Nathalie Parain. (c) Tatiana Maillard-Parain.

Nathalie Parain (1897-1958) a illuminé par son talent artisitique et ses idées novatrices la littérature de jeunesse dans les années 30 et 40, au Père Castor et chez Gallimard.

Qui ne se rappelle des nombreux albums, plus d'une quinzaine, que l'artiste russe a composés pour le Père Castor (qui atterrira chez Flammarion), "Je fais mes masques", "Ribambelles", "Ronds et carré", et tous les autres?

Qui ne se souvient de "Mon chat", son premier album paru en France, réalisé en 1930 avec André Beucler chez Gallimard par celle qui venait d'arriver à Paris? Qui ne connaît les illustrations qu'elle a ensuite posées, à partir de 1937, sur neuf volumes des "Contes du Chat perché", de Marcel Aymé, chez Gallimard également?

Un travail qui a constamment été réédité jusque dans les années 60. Ensuite, c'est le trou noir. Mais, depuis une petite dizaine d'années, les éditions MeMo ont entrepris de rééditer Nathalie Parain.

Cinq albums illustrés par Nathalie Parain sont déjà ressortis chez MeMo, "Mon chat", "Baba Yaga", "Châtaigne", "Faites votre marché" et, à la fin de l'an dernier, ses compositions réunies dans "Je découpe".

Cet album né en 1931 au Père Castor et aujourd'hui réédité chez MeMo commence par une lettre explicative du Père Castor, un texte d'époque dont certaines formules font sourire: "Mon cher Petit, Veux-tu faire de jolis tableaux en couleurs, avec des feuilles de papier rouge, (...) Oui? Alors, demande à ta maman des ciseaux, un pot de colle (...)"

La postface est due à Michel Defourny. Ce dernier rappelle que les découpages proposés dans les publications pour enfants ne datent pas d'aujourd'hui mais du début du XXe siècle. Il en fait l'historique pour arriver au travail de Nathalie Parain, précisant que les dix découpages proposés dans ce volume font appel à la spontanéité et à la créativité des jeunes enfants.

On trouve dans "Je découpe" des tableaux à compléter en fonction des indications de leurs légendes, les bateaux qui rentrent au port, les souris qui grignotent le repas des humains, les lapins et les cochons gourmands, les jouets de Noël, les bébés oiseaux dans leur nid, le bouquet de fleurs, etc., ainsi que les feuilles de papier de couleurs nécessaires pour procéder aux découpages, une rouge, une jaune, une vert, une bleue, une blanche et une noire.

Une réédition de qualité dont la qualité artistique est à souligner. Quelques exemples de propositions faites par Nathalie Parain.

Les bateaux. (c) MeMo.

Les petits oiseaux. (c) MeMo.

La chambre. (c) MeMo.

vendredi 21 février 2014

L7A musée dans le BdA#2

BdA.
Bar des Alouettes?
Bal des Amis?
Bande d'Allumés?
Baiser d'Amour?

Non, non, non, rien de tout cela. BdA, c'est pour "Bilan des Auteurs", une publication annuelle de la SACD-Scam et BELA. Elle en est à sa deuxième livraison, toute fraîche.
Qu'y trouve-t-on? Ni critiques, ni commentaires d’œuvres, ce n'est pas le lieu, disent ses acteurs, mais une mise en lumière du procédé de création des auteurs belges. Dans toutes les disciplines, de la littérature au cinéma en passant par la radio, le théâtre, le multimédia, etc.

Quels auteurs? Ceux qui ont été primés l'année précédant la parution du BdA.

Sous quelle forme? Making of, entretien, portrait, dossier, fiction commandée à un auteur, illustration...

(c) Aude Van Ryn.
Le "BdA#2" interroge le rapport réel-imaginaire au travers du parcours de 80 auteurs. Il s'ouvre sur une fresque d’Aude Van Ryn qui déroule somptueusement les paysages imaginaires que le lecteur va croiser au fil des pages.

J'y ai collaboré pour le dossier jeunesse. Il m'était demandé de faire réfléchir les auteurs à la notion de tranche d'âge. "Mais pour trancher quoi?", ont-ils tous répondu. C'est d'instinct qu'ils créent et ils en témoignent avec fougue.

Le "BdA#2" peut être consulté en ligne ici et commandé ici.


Plusieurs des personnes que j'ai interrogées à ce propos prendront part samedi à un débat que j'animerai à la Foire du livre de Bruxelles. Rendez-vous à 17 heures pour écouter les auteurs-illustrateurs Jeanne Ashbé et Thomas Lavachery, l'éditrice Anne Leloup et la psychologue Colette Osterrieth qui a grandement éclairé le dossier.

jeudi 20 février 2014

LC qu'un romancier est né, Antoine Wauters



C'est donc lui, le lauréat du Prix Première 2014 de la RTBF (5.000 euros), Antoine Wauters, pour son magnifique premier roman, "Nos mères" (Verdier). Un trentenaire liégeois fort bien de sa personne, aussi beau en photo qu'en vrai - je l'écris parce que tout le monde le dit jusqu'à la radio. Pourtant ce n'est pas cette beauté physique qui a influencé le jury d'auditeurs, certains n'ayant reçu le livre que quelques jours avant la délibération finale.
Cela mérite d'être signalé car on se rappelle des ricanements dont a été l'objet le Suisse Joël Dicker quand il a obtenu le Prix Goncourt des lycéens 2012 pour "La vérité sur l'affaire Harry Quebert" (de Fallois). L'auteur était trop jeune, trop beau! Il créait involontairement des émeutes lorsqu'il rencontrait, procédure prévue dans le cadre de ce prix, ses (é)lectrices. Donc, rien de cela ici puisque c'est à la proclamation ce jeudi 20 février que les jurés ont découvert les traits du lauréat.

Si "Nos mères" est un livre un brin déconcertant dans les premières pages avec ses multiples personnages qui font irruption, il révèle tout de suite une écriture poétique particulièrement musicale, au service d'une histoire de mères et de fils, d'amours et de haines, de pères absents ou trop présents. On se régale des phrases bien agencées qu'on lit lentement pour ne rien en laisser. Il faut prendre son temps avec ce premier roman très réussi, le laisser infuser, se laisser toucher. "Je suis du côté de la lenteur", reconnaît Antoine Wauters qui a laissé longtemps mijoter ses idées avant d'écrire. "La lenteur est le tempo qui me convient le mieux."

Par rapport à ce début original, il s'explique: "Je voulais garder intacte l'impression de l'enfance et de son mode de fonctionnement, avec des points de vue différents, des éclairages multiples qui se croisent." Très vite, on trouve ses repères dans le roman et on ne lâche plus ces pages composées de courts chapitres, qu'entrecoupent régulièrement des séquences de mots qui se suivent, se répètent, s'inversent, se répètent encore, au rythme des mélopées arabes.

Car c'est dans un pays du Proche-Orient qu'on rencontre Jean Charbel, enfant perdu au milieu d'une guerre mais enfant avant tout, orienté du côté de la vie. Qui s'invente des amis, des mères, des activités. Qui se raconte une vie rêvée alors que les bombes l'enferment chez lui. Qui pense déjà à devenir écrivain. Qui se perd parfois dans ses divagations. Qui y trouve un refuge contre le destin, contre sa mère, contre l'absence de son père mort, contre la maladie du grand-père.

Petit, Antoine Wauters n'a jamais pensé, lui, devenir écrivain. "Enfant, j'étais enfant. Mais j'aimais le pouvoir de la fabulation, ces voix plurielles qu'on invente." Il en a repris l'idée pour son jeune personnage: "Raconter une histoire, commenter un moment, mettre des mots sur ce qui se passe, permet d'accepter des choses difficiles à vivre."

On chemine en compagnie de Jean dans les trois parties qui composent le récit. De l'enfance qui éclate à cause de la vraie guerre à la maturité dans un autre pays, en paix mais où une autre guerre, intérieure, ronge sa mère adoptive, en passant par la période où Jean apprend à dire "Je". A la fin, l'enfant devient l'éducateur de sa seconde mère, cette Sophie en perdition et partage avec elle sa faculté de rebondir, de vivre. "Nos mères" est aussi une discrète histoire de résilience. Jean libère Sophie de son passé, comme lui-même a été libéré du sien par la jeune Alice. "Alice est mon petit plaisir personnel dans le livre, avec cet amour réciproque entre Jean et elle. L'amour, c'est la vie. La littérature doit être du côté de la vie."

"J'ai commencé à penser à  ce livre lors d'une résidence en 2009. Puis je suis allé au Salon du livre de Beyrouth où j'ai passé pas mal de temps à écouter les gens me raconter la guerre. J'ai été frappé par le fait que nous, Occidentaux, avons une vision négative de la guerre alors que pour les habitants des villages près de Beyrouth, la guerre forçait les pères à rester à la maison, unissait les familles, en devenait presqu'une parenthèse enchantée. Je suis aussi très attentif à la nature et j'ai vu là-bas combien la guerre ravage les hommes bien entendu, mais également la nature, l'herbe est brûlée, les arbres sont abattus comme les animaux à l'exception des oiseaux qui sont parvenus à se sauver." 

Dans ce livre, Antoine Wauters explore avec beaucoup de force les rapports contradictoires d'amour et de haine, les sentiments qui ne sont pas raccord, l'immense soif de vie dans un pays massacré, détruit. Il montre des souffrances parallèles, les incompréhensions souvent dues à une pudeur excessive, les espoirs de lumière, le paradoxe de la vie qui jaillit dans un pays en guerre et des conflits invisibles, mortifères, dans un pays en paix. Surtout, il se met au diapason de la force de l'enfance qui a la capacité d'imaginer et de rêver.

Antoine Wauters, à la Foire du livre.
Ses portraits ont la vérité de la chose vécue, autant la mère débordante d'amour dans un monde en guerre que la mère handicapée de l'amour, non démonstrative et pleine d'attentes, dans un monde pacifié. "Nos mères", vocable délibérément au pluriel, est un récit qui réjouit le cœur parce qu'il touche aux tripes et à l'émotion et la tête pour son écriture. "Chaque fois que je me lance dans un texte, c'est comme si je me lançais dans une langue étrangère", explique encore celui pour qui l'écriture est le métier du doute.


Antoine Wauters dédicacera "Nos mères" à la Foire du Livre de Bruxelles, le samedi 22 février de 14 à 16 h, au stand des Editions Gallimard (310).



Les précédents lauréats du Prix Première

2013 Hoai Huong Nguyen, "L'ombre douce" (Viviane Hamy)
2012 Virginie Deloffre, "Lena" (Albin Michel)
2011 Nicole Roland, "Kosaburo, 1945" (Actes Sud)
2010 Liliana Hazar, "Terre des affranchis" (Gaïa)
2009 Nicolas Marchal, "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises)
2008 Marc Lepape, "Vasilsca" (Galaade)
2007 Houda Rouane, "Pieds-blancs" (Philippe Rey)


lundi 17 février 2014

LSC duite par les ouistitis

Un ouistiti de Thomas Lavachery. (c) DR


Thomas Lavachery, on le connaît surtout en tant qu'auteur de la passionnante série fantastique pour les (pré-)ados "Bjorn le morphir" (Médium de l'école des loisirs). Entamée en 2004, la saga aventurière en est à son septième tome, paru en 2012. Et elle n'est pas finie. Une fresque romanesque qui plaira aussi à tous les allergiques au mot "fantastique". L'édritrice Geneviève Brisac qui la publie l'a avoué: "Je ne suis pas intéressée par le Grand Nord, ni par un morphir, mais j'ai été prise par le texte."
Thomas Lavachery, on le connaît aussi parce qu'il est l'auteur-illustrateur des albums mettant en scène Jojo de la jungle. Jojo, un petit singe, "un type bien" comme il le dit lui-même. Le volume "Trois histoires de Jojo de la jungle" (L'école des loisirs, Mouche Grand format, 2013) est excellent tout simplement. Il fait se côtoyer l'humour ("Jojo de la jungle"), la vie, la mort ("Padouk s'en va"), la curiosité ("Jojo perd la tête"), l'originalité, dans un texte que complètent des illustrations pleines de détails à savourer.

Thomas Lavachery, on le connaît un peu comme auteur de bande dessinée au magazine "Tintin", mais c'était il y a longtemps, ou encore comme cinéaste documentaire: "Un monde sans père ni mari", sur les Mosos, ethnie chinoise aux mœurs sexuelles très libres, et "L’Homme de Pâques", qui retrace une expédition scientifique sur l'île de Pâques menée en 1934 à laquelle participait son grand-père.

Thomas Lavachery, tous ceux qui l'ont entendu parler lors d'un débat ici ou là, savent qu'il a toujours vécu entouré d'animaux. Et même souvent, d'animaux un peu bizarres. En voici la confirmation dans "Itatinémaux", délicieux bestiaire illustré autobiographique qui vient de paraître chez Aden, dans la collection "La rivière de cassis" - deux allusions à Rimbaud -, en même temps que deux autres livres, "Agaves féroces", de Nicolas Marchal, et "La traversée de Tanger", de Juliette Goudot.

C'est une phrase de Paul Léautaud qui ouvre le livre: "Au Mercure, dehors, chez moi, en me promenant, en mangeant, en travaillant, la pensée de ces bêtes m'est toujours présente." Préambule de choix aux pages où l'on découvre la vie de Thomas Lavachery à travers tous les animaux domestiques, parfois imaginaires, qui ont accompagné le garçon, et puis l'homme, et sa famille

Dans "Itatinémaux", mot inventé par la sœur coréenne de l'auteur pour dire "animaux", il y a des chiens et des chats bien entendu, d'espèces et/ou de caractères particuliers. Mais aussi des souris blanches, un caméléon, des chèvres naines, des lapins, des cacatoès, des salamandres, des grenouilles, des furets,.. et bien sûr des ouistitis.

Surtout, derrière ces portraits affectueux se dessine l'itinéraire d'une famille peu soucieuse des conventions, tournée vers la nature, la vie et l'amour, des humains et des animaux. Un ouvrage personnel, original et très réussi.

Thomas Lavachery dédicacera "Itatinémaux" à la Foire du Livre de Bruxelles, le vendredi 21 février de 20 à 21 h, au stand des Editions Aden (118).


"Itatinémaux".


vendredi 14 février 2014

LM trop les excuses de Benjamin Chaud

Surtout quand lesdites excuses justifient le fait qu'on n'a pas fait ses devoirs. Parce que oui, il y a plein d'écoles qui donnent plein de devoirs à faire. Mais il y en a aussi qui n'en donnent pas, parce qu'elles estiment qu'il y a le temps pour l'école et le temps pour la maison. Même que tous les parents n'aiment pas cette espèce d'observation, alors que la romancière jeunesse Marie-Aude Murail l'a toujours  justifiée. A l'oral et à l'écrit.

Ainsi, dans "Qui a peur de Madame Lacriz?" (L'école des loisirs, Mouche, 1996, épuisé), parfait pour les lecteurs débutants, la romancière jeunesse donne l'impression de régler ses comptes avec l'école. "Absolument", me confirmait-elle au moment de la parution du livre. "En tant qu'écrivain pour la jeunesse, je veux apporter ma part dans un débat de société. J'ai des choses à dire sur les mœurs scolaires: quand on a fait sa journée à l'école, est-ce fini ou faut-il faire une deuxième journée d'école à la maison?" A son sens, cette question renforce l'inégalité entre les enfants: "Mon petit garçon avait, l'an dernier, un copain beur dont les parents étaient analphabètes. Quand l'institutrice demande de trouver des illustrations sur la différence entre l'art roman et l'art gothique [fait repris dans le roman], je ne vois pas bien comment la maman de Loumir va s'y prendre. Parler d'une école égalitaire, c'est se ficher de la tête des gens: les devoirs à la maison renforcent l'inégalité."

Mais bon puisque les écoles donnent donc souvent des devoirs à faire à la maison, cela nous permet de savourer le nouvel album de Davide Cali et Benjamin Chaud, "Je n'ai pas fait mes devoirs parce que..." (Hélium, 44 pages). Un moyen format plus que croquignolet où, ouf, personne n'est à poil et où il n'est pas question de genre.
Heureusement qu'un certain JFC ne l'a pas encore lu. Ne pas faire ses devoirs! Cette incitation à la rébellion scolaire ne devrait-elle pas être condamnée? Le jour où lui et ceux de son espèce comprendront qu'il vaut mieux vivre des aventures ou des expériences par procuration dans un livre plutôt que dans la vraie vie, la littérature de jeunesse tournera sans doute de nouveau rond.

L'histoire commence...
 En attendant le verdict présidentiel, même si JFC ne préside qu'un parti, ne boudons pas notre plaisir. Car si "Je n'ai pas fait mes devoirs parce que..." est un catalogue exquis d'excuses plus abracadabrantes les unes que les autres, celles que présente successivement le héros à sa maîtresse de classe, l'album est plus qu'une imagination chauffée à blanc. Il joue habilement avec mille situations bien connues des enfants, ou des parents, il s'amuse avec les mots et tous ces faits que rapportent constamment les médias... Jusqu'à la finale qui nous ramène au début de l'histoire.

C'est comme si Davide Cali et Benjamin Chaud s'étaient livrés à un concours d'inventivité. Textes et images nous emportent dans un tourbillon de situations les plus folles les unes que les autres, et pourtant tellement logiques, partant la plupart du temps du quotidien des enfants. Même qu'on pourrait trouver un air de bienvenu marabout-bout-de-ficelle aux pages de leur album.

Tout commence quand la maîtresse dit: "Dis-moi, pourquoi n'as-tu pas fait tes devoirs?" Ensuite, c'est le déluge: un avion plein de singes qui atterrit dans le jardin, le robot qui détruit le jardin, les elfes qui cachent les crayons... Et ce n'est que le début de cette folle envolée délirante où un aimable teckel surgit dans chaque dessin tandis que Chaussette, le lapin héros de Benjamin Chaud, fait aussi une apparition.

Chien et chat sont convoqués.

Vraiment, "Je n'ai pas fait mes devoirs parce que..." est bien plus que l'aimable fantaisie qu'il paraît être au premier abord. Il est aussi un constat sociologique sur le mode humoristique de l'état des interrogations de nos familles, de la soucoupe volante aux Vikings, en passant par les reptiles géants, l'inquiétant sirop pour la toux et la machine-à-faire les devoirs. Plein d'autres trouvailles encore que je vous laisse le soin de découvrir dans les impeccables dessins de Benjamin Chaud, visiblement à l'aise dans tous les formats.

Juste encore une excuse pour le plaisir, quand un manchot égaré oblige le narrateur à le raccompagner au pôle Nord, ce qui est bien entendu une erreur puisque les manchots vivent au pôle Sud, mais a rendu le voyage encore plus long!

Pôle Nord? Oui? Non! Pôle Sud alors.




mercredi 12 février 2014

LAD couvert la théorie du genre chez les ours


On n'en sourit plus tant la charge contre une littérature de jeunesse libre devient inquiétante en France avec les histoires de "théorie du genre" incriminant le roman à quatre mains de Thomas Gornet et Anne Percin, "Le jour du slip/Je porte la culotte" (Rouergue) l'autre semaine et la sortie récente de Jean-François Copé (président de l'UMP) contre l'album "Tous à poil" de Marc Daniau et Claire Franek (Rouergue).

Des tentatives de censure qui rappellent les épisodes précédents avec, dans les rôles principaux, Marie-Claude Monchaux et son ouvrage "Écrits pour nuire" incriminant notamment le roman de l'Américain Robert Cormier "La guerre des chocolats" (L'école des loisirs, 1984, aujourd'hui sélectionné par le Ministère français de l'éducation nationale), Louis Pauwels qui la présentait dans "Le Figaro" du 24 mai 1985, le FN contre la bibliothèque d'Orange à la même époque. Plus proche de nous, c'est le "Jean a deux mamans" d’Ophélie Texier (L'école des loisirs, 2004) qui a fait l'objet des foudres bienpensantes, menées par la pédiatre Edwige Antier. Et on en passe.

Pour refaire l'historique des deux affaires en cours.

Il y a la note sur le blog d'Anne Percin où elle explique ce qui s'est passé, y compris les menaces contre un libraire et la manipulation des commentaires par les internautes.
La réponse de Sylvie Gracia, l'éditrice des deux ouvrages incriminés.
La réponse de Sylvie Vassallo, directrice du SLPJ (Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis).
L'article de "Libé" paru hier.

Pour avancer, la réflexion de Claude Ponti.

Tous à poil

Chaque fois qu'une personne parle de ce qu'elle ne connaît pas,
elle se ridiculise. Chaque fois qu'une personne politique parle
de ce qu'elle ne connaît pas, elle se ridiculise, et elle fait du mal,
bêtement, à la politique et sciemment à ce qu'elle vise.

Dire qu'un livre pour enfant est nul parce qu'il n'y a pas
beaucoup de texte c'est dire que la Joconde est sans intérêt
puisqu'elle est sans texte, et que "Mein Kampf" (Mon combat),
le livre de Hitler, est génial, puisqu'il est plein de mots
et sans dessin. C'est être bête et se ridiculiser.

Critiquer un livre pour enfant sans le comprendre est bête.
Oublier qu'un livre pour enfant est toujours acheté par un(e) adulte,
en général de la famille directe de l'enfant, ou présenté
par une personne libraire, enseignante ou bibliothécaire
est bête, ces personnes adultes savent lire et comprendre.
C'est donc insultant et méprisant de la part d'une personne politique
qui pense parler à "ses" électrices et électeurs qu'il juge incapables.

Est-ce utile de parler de la qualité intellectuelle
de la personne politique qui tiendrait de tels propos,
de son intégrité morale, de sa loyauté, de son honnêteté? Non.
De parler de la franchise, de la loyauté, de l'honnêteté
envers les enfants dans la littérature qu'on leur propose?
Oui. Ils y ont droit. Comme vous et moi, quelque soit leur âge.

Les enfants méritent le meilleur de nous.
Pas l'à-peu-près, pas la manipulation ou l'utilisation,
jamais l'ignorance, l'hypocrisie ou l'incompétence.






Pour ne rien lâcher et avancer, voici un très plaisant album tout en hauteur venu du Japon, au titre évocateur: "Ours blanc a perdu sa culotte" (Tupera Tupera,  traduit du japonais par Makiko Saito, Albin Michel Jeunesse, 32 pages). Verra-t-on le héros à poil?

Tupera Tupera.
Derrière le nom de Tupera Tupera, deux créateurs, Tatsuya Kameyama et Atsuko Nakagawa. Depuis 2002, ils imaginent des albums illustrés (un prochain est prévu en avril aux Editions des Grandes Personnes) et créent des objets et des décors de scène.




Donc, soyons bien claire, il n'est pas question ici de slip OU de culotte. Seulement d'une culotte, perdue. Une culotte pour UN ours. Ben oui, car la littérature de jeunesse est libre et c'est ce qui fait son charme et son intérêt.

Ours Blanc est déconfit, mais Souris va l'aider. (c) Albin Michel Jeun.

Tout l'album est composé de collages sobres et expressifs, posés sur des pages ocres à découpes qui laissent entrevoir une ébauche de solution à la question. Celle-ci étant bien entendu: où est donc passée cette diable de culotte que le héros a perdue? Complication supplémentaire: Ours blanc ne se rappelle même plus à quoi elle ressemble. Ce qui n'est pas pour décourager son ami, le minuscule Souris (culotte rouge), bien décidé de l'aider à tout prix.

Les compères se mettent en route. Tout de suite, une culotte à rayures apparaît. Non, Ours blanc ne la reconnaît pas. A qui est-elle alors?


On tourne la page et on découvre l'ensemble de l'image apparue dans la découpe précédente. Un animal à rayures? Mais oui, c'est bien lui.

La chasse à la culotte reprend: une culotte de gourmands, constellée de gâteaux?  Noooooooon, Ours Blanc préfère les manger plutôt que les porter sur ses fesses. Alors que le propriétaire de ladite culotte cumule sans peine les deux activités. On le voit en tournant la page.

L'album se poursuit ainsi par séries de deux doubles pages. Malin et ludique, il nous promène de surprise en surprise: une toute petite culotte, une autre où il est écrit "J'aime les souris", une à trous, même une à l'envers, ce qui me rappelle quelqu'un, jusqu'à la chute, drôlement bien trouvée. Ils sont souvent bien rigolos, les propriétaires des culottes baladeuses.

Le propriétaire de la petite culotte à fleurs.

"Ours blanc a perdu sa culotte" est un album qui pétille de bonne humeur et darde avec joie sa délicieuse fantaisie. Les images sont souvent composées de collages de tissus, ce qui confère un grain original aux pages. Sans oublier l'enfantin plaisir de pouvoir dire, ou entendre, culotte à chaque page... Vive Tupera Tupera!





dimanche 9 février 2014

LAET frappée par un fil rouge à l'expo Zurbarán

C'est curieux comme on peut être frappé par un aspect d'une exposition, qui en devient presque un invisible fil rouge, un peu comme une ritournelle est capable de vous hanter l'oreille toute une journée.

Bien sûr, à la rare et splendide exposition Francisco de Zurbarán (1598-1664), qui se tient jusqu'au 25 mai sauf le lundi à Bozar, on est saisi par la force de nombreux tableaux d'une qualité inouïe et d'une modernité rare. Ce sont les œuvres d'un peintre espagnol finalement assez peu connu, dommage, même s'il a été le contemporain de Velázquez et de Murillo, qu'il nous est donné de voir. Certaines sont particulièrement fortes et impressionnantes. C'est le cas des chefs-d’œuvre que sont le "Saint-François" de presque deux mètres de haut qui inaugure la découverte des cinquante toiles rassemblées pour l'expo, ou l'exquise petite nature morte, "Tasse d'eau et rose sur plateau d'argent", un peu plus loin.

"Saint-François d'Assise", Musée d'Art du Milwaukee.

"Tasse d'eau et rose sur un plat d'argent", Londres, The National Gallery.

D'autres huiles magnifiques encore. Des audaces de couleurs, de rendus, de lignes, de compositions.

Mais ce qui m'a frappée lors de ma visite, ainsi que l'amie que j'accompagnais, c'est l'abondance des livres dans les tableaux de Francisco de Zurbarán. Ouverts, fermés, ils sont présents dans la plupart des toiles. Et, une fois qu'on l'a remarqué, impossible de ne pas les rechercher aux cimaises suivantes.

L'exposition est formidable. On a rarement l'occasion d'admirer autant d’œuvres majeures disséminées dans le monde entier. Et le coup des livres peut être un excellent fil rouge pour les malheureux enfants qui seraient traînés à Bozar par leurs parents.

Quelques exemples, venant du dossier de presse. Pour vous laisser le plaisir de découvrir les autres livres peints par Zurbarán sur place.

"Vierge à l'enfant avec Saint Jean-Baptiste", Musée de Bilbao.

"La vision de saint Pierre Nolasque", Madrid, Musée du Prado.

"Frère Jeronimo Perez", Beaux-Arts de San Fernando, Madrid.




vendredi 7 février 2014

LC qui est la fée de Laurence Tardieu

Laurence Tardieu.

Laurence Tardieu entre discrètement en littérature avec un premier roman, "Comme un père", paru en 2002 chez Arléa, maison grandement découvreuse de nouveaux talents.
Après un autre publié à la même enseigne, "Le jugement de Léa", deux ans plus tard, elle part chez Stock et son flamboyant patron, Jean-Marc Robert, un ami et une oreille pour ses auteurs. Les titres se suivent: "Puisque rien ne dure" (2006), "Rêve d'amour" (2008), "Un temps fou" (2009) et "La confusion des peines" en 2011. Depuis ce roman autobiographique et libérateur (lire ci-dessous) où la romancière revenait, dix ans après les faits, sur la condamnation de son père pour corruption, rien, aucun roman, le trou noir.

C'est cette période de vingt et un mois où elle n'est pas parvenue à écrire une seule phrase admissible à ses yeux que Laurence Tardieu analyse, dissèque, examine de loin et de près dans "L'écriture et la vie", un petit ouvrage sensible et vrai, lové derrière la couverture rose vif des Editions des Busclats (104 pages) que dirigent Marie-Claude Char et Michèle Gazier. Un livre qui a été relu peu de temps avant sa mort par Jean-Marc Roberts, qui lui en a glissé le titre, même s'il n'était pas cette fois son éditeur...

"L'écriture et la vie" est consacré à une panne d'écriture, puisque c'est écrire que Laurence Tardieu a choisi de faire dans sa vie, mais son propos peut s'étendre à  d'autres situations. Pourquoi, à un moment donné, est-on incapable de faire ce qu'on a choisi de faire?

Laurence Tardieu était de passage à Bruxelles, je l'ai rencontrée.

Quand on lit votre analyse de ces vingt et un mois d’arrêt de l’écriture, on ne peut qu'avoir de la tendresse devant cette détresse. Composer "L'écriture et la vie" a-t-il été comme une convalescence? 
La convalescence est la sortie de la maladie, c'est rare en littérature. En général, on a la chute et pas la remontée. Ecrire le livre m’a pris six semaines. Je l’ai commencé très vite, dix jours après que me soit parvenue la demande des Editions des Busclats. Michèle Gazier ne savait rien de mon état. Ma chance a été de pouvoir écrire sur ce qui m’obsède. J’étais encore dans la maladie alors. Mais après trois phrases, j’ai su que c’était ok. Après, cela n’a été que du bonheur. J’ai avancé à tâtons, mais j’avançais vers la clarté. Je retrouvais des mots qui ne soient pas faux. L’écriture a été comme un bonheur.
Votre première qualité est sans doute l’honnêteté, la recherche de la vérité. Mais vous semblez parfois dure envers vous-même, presque inquisitrice.
Après "La confusion des peines", la justesse et la vérité sont encore devenues plus importantes à mes yeux. Je ne m’étais jamais coltinée à l’autobiographie avant ce roman. J'en suis sortie pleine d’effroi. Il y a eu la bataille familiale. Mon éditeur, Jean-Marc Roberts, est tombé malade. J’étais extrêmement fragilisée. Je craignais de ne plus arriver à écrire. Et la peur a grandi. Je suis dure… j’étais en combat avec moi-même. Même dans le désespoir, on est très lucide.
Vous donnez l'impression d'une pelote qu’on démêle sans casser le fil.
Oui, je voulais dérouler tout doucement le fil vers la lumière, après vingt et un mois de ruminations, et chasser la peur.
La langue très importante dans votre œuvre, vous avez un travail de plasticienne.
Après le silence ouaté de "La confusion des peines", la langue a été mon meilleur allié, comme le dit si bien Annie Ernaux. Avant, je recherchais la musicalité de la langue. Après, j’ai éprouvé la nécessité de la précision, pour rendre compte de la complexité du réel. Rien n'est ni noir ni blanc ni gris. Les nuances sont justement permises par la langue.
"La confusion des peines" apparaît comme un alpha et un omega dans votre bibliographie, vous ouvrant à l'autobiographie et clôturant un cycle familial.
Je l'ai écrit pour me sauver et face à un mur. Ce livre a été la fin du premier temps d’un travail, un écho à "Comme un père", mon premier roman. "L’écriture et la vie" marque un virage. J’étais dans la nuit et je cherchais la lumière. J’ai retrouvé ma liberté d’auteur. Tout a un temps, il faut trouver son chemin. Aujourd'hui, il y a la magie, la joie, de la publication de ce nouveau livre, sorti en janvier. Les renvois des lecteurs me rendent très heureuse.
Vous analysez les frontières de l’écriture mais aussi les frontières en soi-même comme cette apparente nécessité pour vous d’écrire face à un mur.
J'ai toujours envie de creuser à l’intérieur. Avant, j’avais peur que l’extérieur m’en empêche et j'écrivais face à un mur. Quand je me suis installée près des fenêtres, j’ai eu comme une sensation d'élargissement.
Depuis tout cela, avez-vous écrit un nouveau livre?
Oui. Mon nouveau livre est fini. Il sortira à la rentrée chez Flammarion. Je suis en train d’en chercher le titre. Mais "Le carnet d’or" de Doris Lessing figurera en exergue. Je l’ai commencé tout de suite après avoir terminé "L'écriture et la vie". Michèle Gazier est ma fée. La peur m’empêchait d’écrire car quand j’écris, je plonge la tête la première dans le livre.

A propos de "La confusion des peines" (Stock, 2011, Le Livre de Poche, 2013), roman que Laurence Tardieu a osé contre l’avis de son père.

"Tu ne veux pas que j’écrive ce livre. Tu me l’as dit. Tu me l’as demandé. (…) Ce livre, Laurence, tu l’écriras quand je serai mort." Les premières phrases interpellent. Que s’est-il passé dans cette famille? Qu’y a-t-il à cacher? Qui est ce père qui pèse sur sa fille trentenaire? On l’apprendra tout au long de ce très beau roman. Autobiographique et libérateur, il dit "je" et interroge "tu". "Tu", un père qui, à sa fille qui lui confiait vouloir écrire, le rêve de sa vie, et abandonner son travail, avait dit: "Fais-le, autrement, tu le regretteras toute ta vie."

La romancière met fin avec ce livre à un silence long de dix ans, né lors de la condamnation de son père pour corruption, suivie de la mort de sa mère, à 59 ans, la même année 2000. Pas que la parole ait été la règle de vie de ses parents. C’était plutôt ne rien dire, ni la douleur ni l’amour. Ne rien montrer. Cacher le bonheur comme le malheur.

"J’ai toujours su qu’un jour, ce livre, je l’écrirais", me disait en 2011 Laurence Tardieu. "Il m’a fallu du temps. Il m’a fallu écrire d’abord d’autres livres, plus doux, plus feutrés, inventer des histoires, sans doute tentatives d’approche de celui-ci."  En août 2009, la romancière d'alors 37 ans comprend qu’elle doit affronter ce autour de quoi elle tourne depuis toujours: "Pour la première fois de mon existence, je fais quelque chose que tu m’as priée de ne pas faire. Je prends la parole parce que je ne peux pas faire autrement. Je prends la parole pour reprendre mon souffle."

C’est son histoire que Laurence Tardieu raconte ici, comme une nouvelle naissance. Il s’agit du livre d’une fille à son père, mais combien universel! Ecrit sans chercher la vérité absolue. "On a tous des petits arrangements avec le désordre du monde, et notre propre désordre", note-t-elle.

Ce superbe texte, en petites touches, compose, de souvenirs en phrases dites, le portrait d’un père. En creux, celui d’une mère, maillon essentiel de cette famille. En miroir, celui d’une adulte qui s’extrait de sa chrysalide. Car un moment vient où il n’est plus possible de refuser de comprendre, même si l’ignorance est confortable. Laurence Tardieu a voulu se rapprocher de son père, tenter d’expliquer pourquoi il a trahi son idéal, s’est laissé corrompre, a gardé le silence avant de se rétracter au procès.

Le monde n’est pas en ordre, le monde ne se range pas, a-t-elle découvert en reconstituant enfin le passé. Elle ajoute: "Ecrire, c’est aussi tenter de mettre en ordre ce qui dans ma vie l’était si peu." Ne plus buter contre l’image qu’elle a de son père, mais être confrontée enfin à lui, voilà le fruit de cette démarche familiale vitale, à laquelle chacun peut s’identifier.




mercredi 5 février 2014

LA pprend avec tristesse la mort d'Iela Mari

Iela Mari.


Triste nouvelle, on vient d'apprendre le décès, fin janvier, de la géniale artiste italienne Iela Mari, auteure notamment de l'album "Les aventures d'une petite bulle rouge" (L'école des loisirs, 1968) et de plein d'autres qui n'ont rien perdu de leur modernité, de leur inventivité et de leur classe.  "Je voulais attirer l'attention sur les formes, par rapport au bombardement d'images que la télé produit", déclarait-elle à propos de ce livre, en 1968...

Un classique aujourd'hui, qui a causé d'autres révolutions l'année de sa sortie en français. On n'avait ni l'habitude d’albums sans texte, ni celle de cette économie de couleurs, du vert et du rouge vifs en couverture, dont le contraste invite l'enfant lecteur à réagir. Ni non plus de ce fin trait noir sur fond blanc qui, tout au long de l’album, permet une lecture limpide. Traitée en aplats de rouge, une bulle de chewing-gum sort des lèvres d'un enfant et se métamorphose successivement en ballon, en pomme, en papillon, en fleur, puis en parapluie dans la main du garçon qui l'avait d'abord soufflée.

Iela Mari l’avait compris, l'esprit des tout-petits fonctionne par association de formes. Et toute l’efficacité de cet album réside dans sa simplicité même, qui met en valeur la poésie du style de l’artiste.

Jean Fabre, un des fondateurs de L'école des loisirs, qui vient aussi de nous quitter, était très attaché à  ce titre. Pour lui, "Les Aventures d'une petite bulle rouge", de Iela Mari, était particulièrement représentatif de l'esprit de sa maison d'édition: "C'est presque un manifeste par rapport à L'École des loisirs", disait-il. "Cet album, dans sa sobriété, avec son schéma narratif épuré, ouvre à une pluralité d'interprétations et devient support d'expression."

"Les aventures d'une petite bulle rouge".


Née en 1932, Gabriela Ferrano (qui se fait appeler Iela tout simplement)  entreprend des études artistiques à l'Académie des Beaux-Arts de Brera. C'est là qu'elle rencontre son futur époux, Enzo Mari, étudiant comme elle, et qui suit également les cours de peinture et de scénographie. Ils se marient en 1955 et auront deux garçons, Michele et Agostina.

Ensemble,  ils renouvellent la littérature pour enfants avec leurs albums sans texte.  De 1960 à 1970, ils ouvrent un nouveau chemin à ceux qui travaillent dans le domaine de l'illustration, du graphisme, de l'édition, des médias et du design.

Iela Mari continue ensuite seule son exploration graphique, son mari se tournant vers la création de jeu, de jouets, d'objets et de meubles. Ses sujets d'inspiration, elle les trouve souvent dans la nature, juste à  côté d'elle et de ceux qui vont la lire, et dans la poésie.

Elle disait:
"Je pense que pour l'enfant qui cherche à comprendre, la nature est trop complexe. J'essaie de lui rendre les choses claires en créant des images synthétiques, en rendant le réel plus vrai que le réel. Et pour ce faire, il faut partir d'une analyse pour arriver à une synthèse, et non l'inverse. Il faut d'abord dessiner tous les détails d'une feuille, par exemple, et puis gommer, gommer..."
ou:
"Pendant la guerre, à Milan, nous avions faim. J'ai élevé des poules, je sais comment naissent les poussins! J'aime aussi regarder comment poussent mes plantes vertes. Ce n'est pas le paysage qui m'intéresse. Ce que j'aime, c'est m'allonger par terre dans les bois, sentir grimper une fourmi, me sentir pousser des racines."


Deux autres albums en solo d'Iela Mari sont toujours disponibles.

L'arbre, le loir et les oiseaux
L'école des loisirs, 40 pages
1968, réédité en 2003

D'une incroyable audace graphique, à sa sortie, cet album aussi devenu un classique n'a aujourd'hui rien perdu de sa force. Tout en sobriété, il raconte la vie. Sans texte mais grâce à un jeu subtil et captivant sur les formes, les couleurs, les personnages-animaux.

L'histoire commence en hiver. Sous la neige, dans un terrier, un loir est endormi. Dans un arbre, un nid semble abandonné. Petit à petit, au fil des pages, des graines germent, le loir se réveille, l'arbre reverdit, un couple d'oiseaux s'installe, des œufs éclosent, le loir rêve d'un bon déjeuner, les petits quittent le nid, l'automne arrive et le loir se rendort, son terrier rempli de glands... jusqu'à la saison nouvelle. Tout est dit. Merveilleusement.

"L'arbre, le loir et les oiseaux".


Les animaux dans le pré
Iela Mari
L'école des loisirs, 2011

Un album sans texte, en quatre couleurs, plein d’animaux, de bestioles, de fleurs, de liberté. On s'y retrouve au cœur de la nature, on y a le nez dans les herbes, à la même hauteur que les animaux. On se concentre et on observe. Puis, on rêve et on réfléchit. Oui, le bonheur est dans le pré.


"Les animaux dans le pré".

"Les animaux dans le pré".

Bonheur, deux albums créés avec son époux, Enzo Mari, existent encore aussi.

L’œuf et la poule
Enzo et Iela Mari
L'école des loisirs, 1970

Un coq, une poule, un nid, un oeuf, un poussin, un poulet... Sans paroles mais pas sans questions. Qui de l’œuf ou de la poule fut premier? Allusion à la fécondation sur la page de titre avec la présence la tête du coq et celle de la poule, nid, ponte de l’œuf, gestation, éclosion, le poussin devient poulette…. et la boucle est bouclée quand de retour à la page de titre, elle croise le coq!


"L’œuf et la poule".

"L’œuf et la poule".


La pomme et le papillon
Enzo et Iela Mari
L'école des loisirs, 1970

Cycles parallèles de la reproduction animale (l’œuf, la chenille, la chrysalide, le papillon) et végétale (de la fleur de pommier à la pomme) au fil des saisons sur une année. On retrouve la branche de pommier et la pomme apparues dans "Les aventures d'une petite bulle rouge".



"La pomme et le papillon".

Deux autres titres de Iela Mari sont aujourd'hui épuisés.

Mange que je te mange
Iela Mari
L'école des loisirs, 1983

Le lecteur suit la ronde des prédateurs: la panthère noire poursuit la hyène qui chasse le lynx, qui court après le serpentaire… vipère, grenouille, moustique, homme…pour en revenir à la panthère, chacun à son tour étant chasseur et proie.



"Mange que je te mange".


L'oursin
Iela Mari
L’école des loisirs, 1983

Cycle des métamorphoses, le seul album qui, dans la version française comporte une ligne de texte à chaque page: de l’oursin à l’oursin qui en passant devient par analogie de forme porc-épic ou tête d’enfant, ronde ou couronne… et enfin dahlia ou oursin.



"L'oursin".