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mercredi 28 mai 2014

LD couvre la haine d'un père pour les siens

"Un bon fils", le titre du nouveau roman de Pascal Bruckner (Grasset, 254 pages), est évidemment à prendre au deuxième degré. Car c'est une histoire terrible qu'il nous raconte, d'autant plus terrible que c'est la sienne. Le bon fils livre en même temps que sa biographie personnelle un bilan de sa famille. Pas fameux, le bilan: un père tyrannique, antisémite et raciste, une mère soumise, femme battue et humiliée, un fils unique témoin de la haine paternelle. Des menaces, des tensions, des coups, des pleurs.

Malgré cela, le fils accompagnera son père alors très âgé jusqu'à la mort. Et jusqu'à une ultime surprise, de taille, qui demeure aujourd'hui un mystère pour l'écrivain. Dieu n'a pas exaucé ses demandes d'enfant de dix ans, alors croyant, de provoquer la mort de son père. "Il m'aura plus marqué alors qu'elle m'a élevé", analyse-t-il, lors d'un passage à Bruxelles. "Quelle peau de vache!"

Pascal Bruckner.

"Aujourd'hui, je suis apaisé mais le passé continue à traverser ma mémoire", poursuit-il. "Ces temps, je fais beaucoup de rêves de mes parents qui me reprochent la parution du livre. Par contre, j'ai eu deux réactions positives dans ma famille:  une cousine et une grande-cousine qui m'ont dit merci."

"Les pères brutaux ont un avantage", écrit Pascal Bruckner, "ils ne vous engourdissent pas avec leur douceur, leur mièvrerie, ne cherchent pas à jouer les grands frères ou les copains. Ils vous réveillent comme une décharge électrique, font de vous un éternel combattant ou un éternel opprimé. Le mien m'a communiqué sa rage: de cela je lui suis reconnaissant. La haine qu'il ma inculquée m'a aussi sauvé. Je l'ai retournée en boomerang contre lui".

Ce boomerang, c'est "Un bon fils", empli d'amour, un amour impossible, malgré ce qu'il dénonce. Un livre confidence qui doit réconforter des lecteurs se sentant moins seuls. C'est l'idée que je glisse à l'écrivain. "Des pères pénibles et des mères abusives, c'est l'histoire de France de notre génération", me répond-il - il est né le 15 décembre 1948, au lendemain de la Seconde  Guerre Mondiale. Mais il ajoute: "Une amie m'a dit: je traite mes parents différemment depuis que j'ai lu ton livre, avec plus de gentillesse."

Car tout le monde connaît, de près ou de loin, à des degrés divers un couple comme le dépeint l'écrivain: "Pendant cinquante ans de mariage, il aura montré une remarquable constance dans la persécution et elle une admirable persévérance dans la soumission."

Pourtant, ce livre, Pascal Bruckner n'y croyait pas. "C'est Olivier Nora, mon éditeur (NDLR: et patron des Editions Grasset) qui m'a poussé à l’écrire. Il m'y a encouragé très fermement, déjà sur le parvis de l’église où se tenaient les funérailles de mon père. En l'écrivant, je me demandais qui cela allait pouvoir intéresser. Mon fils, ma compagne, étaient également sceptiques. A l'arrivée, je constate que la confidence est partagée par beaucoup."

Petit à petit, l'idée de se raconter et de démêler l'écheveau familial a fait son chemin. "C'était difficile, m'explique-t-il. "J'ai fait des recherches en Autriche (NDLR: où l'enfant de santé fragile qu'il était a passé ses premières années), à propos de la légende familiale. J'ai glané ce que je pouvais à gauche et à droite, chez des cousins. Et je me suis fié à ma mémoire. J'avais placé la photo de 1951 (celle qui figure en couverture) devant mon bureau. Elle a sans doute été prise par ma mère avec le Rolleyflex de mon père.Quelle scène familiale, le père et le fils! Il faisait de belles photos, je dois le reconnaître."

Si le livre suit l'ordre chronologique, pour son auteur, "il s'est fait par gradation. Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite. J'ai d'abord vu les violences contre ma mère, puis le reste... La construction avec la scène finale, qui demeure un mystère absolu pour moi, s'est faite après, au terme de l'écriture."

En même temps que se déroule l’itinéraire de Pascal Bruckner, élève de Jankélévitch et de Roland Barthes, jumeau spirituel d'Alain Finkielkraut, écrivain très vite reconnu, et que s'affine le portrait d'un homme avide de livres et de voyages, de liberté et d'écriture, de connaissances, s'assemblent devant le lecteur les pièces du terrible puzzle familial.  "Ma famille est très toxique. Mon père et son frère travaillaient tous les deux chez Siemens et se ressemblaient. A l'origine de leur méchanceté se trouve leur père, mon grand-père, totalement pervers et sadique, délateur compulsif. Cet homme a causé une malédiction qui s'est transmise à la génération suivante et j'espère y avoir mis un terme."

Mais l'écrivain reconnaît que "d'avoir eu une enfance résistante, je suis devenu un adulte florissant. La maladie m'a beaucoup aidé, notamment en m'éloignant de mes parents. J'ai développé des mécanismes de défense internes, une carapace qui m'a protégé. Et je n'oublie pas ma mère qui s'est sacrifiée pour moi. A son époque, les femmes choisissaient de ne pas choisir. Elle aurait du partir à 40 ans, après, c'était trop tard. Elle est restée et ils se sont entre-tués. Mais ils ne sont pas parvenus à sacrifier l’agneau pascal. Je n'ai jamais compris mon prénom. En réalité, je m'appelle Pascal Etienne. L'agneau a résisté. Pourquoi? Il faudrait faire appel à la psychanalyse. Ou que j'essaie l'hypnose, parce que je ne me souviens que de peu de choses."

"Un bon fils" permet de mieux comprendre ce qui paraît incompréhensible,  à défaut de l'admettre. La violence, le racisme, l'antisémitisme, entre autres. Il est précieux car témoignage de résilience. Toute haine bue, il s'achève sur la triste fin de vie du père, dans la pauvreté, mais aussi sur une petite pointe de lumière, le partage des lectures entre le père et le fils. Un récit touchant, partagé avec générosité.



samedi 24 mai 2014

LI rait bien faire un petit somme avant le goûter

"Petit somme", le nouvel album pour enfants d'Anne Brouillard, (Seuil Jeunesse, 32 pages), est une petite merveille de douceur et de bonheur.
La somme de deux activités aussi, la préparation du goûter par la grand-mère, une mini-sieste pour le bébé dans son landau.
Dit comme cela, cela n'a l'air de rien. Et pourtant! Quelques lignes de texte guident la lecture qui se déroule intégralement dans de merveilleuses images, des doubles pages à bord perdu.

Dès la couverture, on comprend qu'on retrouve l'univers préféré d'Anne Brouillard, une maisonnette nichée dans un petit nid de nature bien verte, pleine d'arbres et d'herbe, pas loin d'un lac et où évoluent sans inquiétude une belle série d'animaux. Sauvages dans ce cas. Les pages de garde en donnent un joli portrait.

Les pages de garde. (c) Seuil Jeunesse.

L'histoire commence quand Grand-Maman sort de sa petite maison, parlant au passager d'un landau à l'ancienne, rouge comme le châle à franges qu'elle porte. "Il fait bon dehors. Tu vas faire un petit somme", dit-elle au bébé.

Grand-Maman installe le landau et son passager dehors. (c) Seuil Jeunesse.

Les plus attentifs auront déjà remarqué tous les animaux à deux ou à quatre pattes qui se glissent dans les images Un renard, un blaireau, un lapin, un écureuil, un hérisson, un rouge-gorge, des mésanges, un merle... Il y en a du monde qui conflue vers le landau.

Les animaux surgissent des arbres pour se rapprocher du bébé. (c) Seuil Jeunesse.

Grand-Maman retire ses sabots et rentre dans la maison. Evidemment, bébé rouspète: "Ouin! Ouin!". Il ne va pas pleurer longtemps. Une succession de magnifiques doubles pages montre, par la porte ouverte ce que l'aïeule est en train de faire, éplucher une banane, peler une pomme, la râper, tandis que les baby-sitters improvisés occupent le bébé et discutent entre eux: "Y en aura-t-il pour nous?", sous-entendu du goûter?

Grand-Maman travaille dans la cuisine. (c) Seuil Jeunesse.

Bébé prend patience en bonne compagnie. (c) Seuil Jeunesse.

Ces séquences sont absolument charmantes et délicieuses, graphiquement de toute beauté. Le discret zoom qu'utilise l'autreur-illustratrice belge permet d'en savourer de plus en plus de détails. "Encore un petit somme" était-il prévu au programme. C'en est un autre qui a été exécuté mais pour le bonheur de tous, Grand-Maman, bébé, animaux et bien sûr lecteurs qui auront certainement remarqué les souris qui jouent dans les sabots de la cuisinière posés sur le seuil.

Mille choses sont à observer, à déguster dans cet album vibrant de tendresse et de quiétude. Une vie de bébé aimé, choyé. La simplicité du quotidien qui sert de tremplin à l'imagination jusqu'au moment où on se rend compte qu'on a faim. Vite, un Betterfood, comme tous les participants à ce goûter peu commun.

Anne Brouillard qui avait signé le très bel "Voyage d'hiver" (Esperluète) l'an dernier nous enchante à nouveau avec ce "Petit somme" destiné aux enfants, et aussi aux tout-petits.

mercredi 21 mai 2014

LF ière de montrer une image et la couverture du prochain album de Claude Ponti

Avec une belle régularité, Claude Ponti propose un nouvel album chaque automne. Avec d'autres titres en plus, parfois, entre-temps, certaines années.

2014 ne déroge pas à l'habitude puisque sortira dans quelques mois l'album "Blaise et le Kontrôleur de Kastatroffe" (L'école des loisirs, 48 pages).
Un grand format en hauteur pour découvrir que les voyages forment notamment la jeunesse mais aussi les poussins.

Tout commence quand, une nuit, un orage éclate et foudroie la maison des poussins de haut en bas.

Qui débarque aussitôt? Le Kontrôleur de Kastatroffe.

Normal: Blaise et les poussins n'ont pas de permis de foudroyage de maison.

Ils doivent donc payer une amende. Sinon ils seront emprisonnés DANS le kontrôleur. Sale perspective.

Mais où trouver une amende? Sur quel arbre? Dans quelle forêt? Et comment la payer à temps?

C’est alors que commence pour les poussins une longue quête...

Oh la la, ça va être dur d'attendre.

Pour patienter et/ou se mettre en appétit, en voici une image, en "exclusivité mondiale".

(c) Claude Ponti.

lundi 19 mai 2014

L100 va écouter Aharon Appelfeld à Flagey

Aharon Appelfeld. (c) Hannah/Opale.
Aharon Appelfeld, c'est simple, je l'aime.

J'aime l'homme, né à Czernowicz en 1932, sa force, son esprit de résistance, sa capacité d'adaptation.

J'aime l'écrivain. Celui qui écrit pour les adultes, beaucoup (plus de 40 livres) et  depuis longtemps, en hébreu, cette langue qu'il a apprise à l'adolescence. Celui qui s'est décidé, à 80 ans passés, de se lancer dans un roman pour enfants.

Aharon Appelfeld, c'est simple, je l'aime.

Et, merveille des merveilles, l'écrivain israélien est à Bruxelles cette semaine!

Le mercredi 21 mai, à 20 h 15,  il sera à Flagey, à l'initiative de Passa Porta.
L'écrivain Joseph Pearce s'entretiendra avec lui, en anglais. Ce sera l'occasion de l'entendre à propos de son œuvre magnifique et nécessaire.
Il reste des places. Ne passez pas à côté d'une telle rencontre. Pour réserver, c'est ici.

Autre chance exceptionnelle: Aharon Appelfeld est annoncé à la librairie La Licorne le vendredi 23 mai de 17 h à 18 h 30. Lectures d'extraits de son œuvre par Patricia Ide à 17 et 18 h, signatures et dégustation de thé.


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L'actualité littéraire francophone d'Aharon Appelfeld, c'est la sortie de la traduction française de son premier roman pour enfants, dense et bref, le prenant et superbe "Adam et Thomas" (traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti, illustré par Philippe Dumas, L'école des loisirs, grand format, 154 pages). Difficile de ne pas vibrer et frissonner à sa lecture tant il capte ses lecteurs. Sa sortie a enthousiasmé Israël. Normal, c'est un nouveau chef-d’œuvre.

Les deux garçons du titre, ces deux prénoms d'Adam et de Thomas, ont neuf  ans tous les deux. Ils représentent les deux visages de l'écrivain israélien. Petit, il avait déjà l'âme forte.

Le lecteur adulte reconnaîtra dans ce nouveau livre -  qui ne doit pas être réservé aux enfants même s'il leur est destiné - certains thèmes présents dans l’œuvre de l'écrivain en littérature générale. La guerre, la forêt comme refuge, la solitude, la protection invisible d'une mère, la foi en l'avenir, les rencontres improbables et salvatrices...

Ici, tout commence quand Adam est conduit par sa mère dans la forêt, un lieu qu'il connaît bien car il l'a souvent exploré avec ses parents, avant la guerre et le ghetto. Elle viendra le rechercher le soir. Adam est confiant. Il a son pique-nique et apprécie l'endroit. La journée se déroule tranquillement quand le gamin entend des pas. C'est Thomas qui déboule, lui aussi confié à la forêt par sa maman. Les deux garçons se connaissent de loin. Ils sont en classe ensemble mais n'ont pas vraiment sympathisé. Thomas est trop bon élève.Ils se découvrent toutefois vite un point commun, celui d'avoir oublié les consignes maternelles identiques: aller chez Diana, si leurs mères n'arrivent pas en fin de journée. Et ils vont vite se trouver de nombreuses complémentarités au-delà de leurs divergences.

Une illustration de Philippe Dumas.
Le roman raconte dans une belle langue au vocabulaire riche et précis les mois qu'Adam et Thomas vont passer dans la forêt. Car les jours vont devenir des semaines et les semaines se transformer en mois. Leur survie.
Que faire quand les provisions sont épuisées? Changer de nid, précaire abri construit dans un arbre, et continuer à chercher à résister. Découvrir la nature nourricière et hostile, la nuit, soigner les hommes blessés qui fuient l'ennemi. Avoir faim, très faim, froid, très froid. Etre mouillé, gelé même.

Aharon Appelfeld a vis-à-vis des enfants le même talent fou qui raconte les choses de l'intérieur. La guerre dans ce cas, qui a obscurci son enfance puisqu'elle lui a volé sa mère. Et ensuite son père et toute sa famille.

Avec l'écrivain israélien,on est vraiment dans le nid édifié dans l'arbre, en compagnie d'Adam et Thomas. On grimpe avec eux, on mange avec eux. On se baigne dans le ruisseau avec eux, on observe tout avec eux. On a peur pour eux. On frémit quand ils s'opposent. Mais on se réjouit quand des aides imprévues et providentielles leur permettent de tenir encore, quand leur arrive un compagnon inattendu, porteur d'une missive d'espoir.

On voit leurs forces et leurs faiblesses. Leurs différences, leurs complémentarités. L'un est croyant, l'autre pas. L'un est habile de ses mains, l'autre est plutôt intellectuel. L'un parle aux animaux, l'autre apprend à le faire. Mais tous deux s'interrogent sur la haine qui les  prive des leurs, qui envoie les pères au travail obligatoire, qui chasse les habitants. Les Juifs doivent-ils toujours souffrir?, se demandent-ils. Est-ce que tout ce qui nous arrive est un hasard?, est une autre de leurs questions.

"Adam et Thomas" est un roman exceptionnel par la manière dont il aborde la guerre et le ghetto. Habilement construit entre narration, dialogues entre les garçons et extraits du journal que tient Thomas, il compense la dureté de ses pages, obligatoire vu le contexte, par un espoir constant en la vie et une fin heureuse. Il glisse aussi des conseils: "Il n'y a pas de raison d'être en compétition. Chacun doit être fidèle à lui-même", dit ainsi Adam. Valérie Zenatti a trouvé les mots pour faire ressentir le texte de l'auteur dans notre langue. Les aquarelles de Philippe Dumas, extraordinaires, le rendent encore plus présent.

Ci-dessous, un entretien qu'Aharon Appelfeld a accordé à son éditeur français.

Et, en fin de note, deux de ses chefs-d’œuvre en littérature générale.













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Invité à la Villa Gillet, à Lyon, en 2009, on pose à Aharon Appelfeld la question "Quelle est votre position sur le débat entre histoire et mémoire? La littérature ne peut-elle pas servir de "casque bleu" entre les deux?" Il répond.
"La bonne littérature devrait rester modeste. Et devrait comprendre que son pouvoir est limité. La littérature, par nature, ne peut pas changer les hommes, ne peut pas changer la société. Mais elle est comme la bonne musique: cela fait germer en nous quelque chose d’essentiel, cela purifie notre vie, cela donne un parfum à notre vie et nous donne de la lumière. Donc la littérature, on ne connaît pas exactement son effet, mais elle porte le germe de quelque chose qui préserve notre humanité."



Toute l’œuvre littéraire d'Aharon Appelfeld, magnifique, est plus ou moins fortement inspirée par son propre chemin dans l'existence. Pas pour nous faire pleurer mais pour nous rendre plus humains.

C'est évidemment le cas de "Histoire d'une vie" (traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti, L'Olivier, 2004, Points, 2005), prix Médicis 2004.
Dans ce livre autobiographique, l'écrivain trace les contours de la mémoire pour résister à la souffrance.

Il partage les souvenirs de sa petite enfance à Czernowitz, en Bucovine où il est né en 1932. Il offre les portraits de ses parents, des Juifs assimilés, et de ses grands-parents, un couple de paysans à la spiritualité simple dont il est proche. Après le cauchemar de l'assassinat de sa mère, le ghetto, la séparation d'avec son père et les camps d'extermination, après les années d'errance d'un gamin de dix ans évadé d'un camp, après l'arrivée d'un garçon de quatorze ans en Palestine, vient le temps du silence, du travail, de l'invention d'une langue. L'hébreu, encore une nouvelle langue pour celui qui est né en allemand et en yiddish, a appris l'ukrainien et le russe.

"Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde guerre mondiale", écrit-il dans "Histoire d'une vie"." Le cœur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu'il pleut, qu'il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m'ont abrité longtemps. La mémoire, s'avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l'odeur de la paille pourrie ou du cri d'un oiseau pour me transporter loin et à l'intérieur."



Dans "Le garçon qui voulait dormir" (traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti, L'Olivier, 2011, Points, 2012), autre récit exceptionnel au titre a priori énigmatique quoique idéal, Aharon Appelfeld se penche cette fois avec davantage de précision sur son adolescence.

Il met en scène le jeune homme qu’il a été, un Erwin juif de 17 ans, originaire de Bucovine, sorti vivant du ghetto, d’un camp de déportation, de la forêt, et qui a rejoint une cohorte de réfugiés. Un garçon qui a frappé ceux qu’il a côtoyés par son besoin inouï de sommeil. Partout où il était durant cette errance, il dormait. "Dans mon sommeil j'étais relié à mes parents, à la maison dans laquelle j'avais grandi", écrit Aharon Appelfeld. Certains de ses compagnons de voyage étaient d’avis de le laisser sur place, mais il s’en est toujours trouvé un pour transporter également "le garçon du sommeil" endormi.

A l’ouverture du livre, Erwin se trouve à Naples et tente de sortir de ses torpeurs. Eveillé, il croit reconnaître en ceux qui l'entourent un oncle ou une tante. Ces illusions vont toutefois lui donner la force de reprendre pied dans l'existence. Là, sur les plages italiennes, il sera contacté comme d'autres jeunes gens par Efraïm, un émissaire de l'Agence juive. Il suivra un entraînement physique intensif et apprendra l'hébreu, moyen aux yeux de ceux qui veulent créer l'Etat d’Israël d'unifier les apatrides. On le convaincra même de changer de prénom. Erwin deviendra Aharon.

Il embarquera ensuite clandestinement à destination de la Palestine, alors sous mandat britannique. Nouveau séjour en camp, puis établissement d'une ferme dans les montagnes de Judée. Il y construira des terrasses agricoles. Et tombera, salement blessé aux jambes, lors d'un des premiers combats. Il n'a pas dix-huit ans et sa vie n'a été que zigzags! Suivront l'hôpital, les opérations multiples, la maison de repos, les amis qui viennent ou ne viennent pas, la convalescence, d’autres espoirs…

Ces épreuves alignées sans pathos sont ponctuées de rendez-vous nocturnes magiques, quasi quotidiens, qu'Aharon entretient avec sa famille tant aimée et disparue dans la guerre. Sa mère affectueuse, attentive à son enfant unique, son père plus lointain mais présent à sa façon et qui lui transmet l’idée d'être écrivain, ses grands-parents qui habitent les Carpates et lui donnent le goût de la nature. Ces rêves nocturnes le rassurent et l'accompagnent le jour. Il y tient de véritables conversations avec ses disparus, et en garde le souvenir au réveil.

Tant d'amour vibre entre lui et les absents qu'il lui donne la force de vivre et de s'ouvrir aux autres, parfois aussi mal lotis que lui. Que de rencontres lumineuses, de moments de grâce, d'inventivité littéraire, dans ce roman superbe qui n'élude aucune question. En une langue magnifique, le citoyen israélien aborde aussi bien la perte des siens et de sa langue maternelle, l'allemand,  que la force de l'amour et la naissance d'un écrivain extrêmement exigeant avec lui-même: il recopie la Bible en hébreu pour pénétrer sa nouvelle langue et attendre qu'elle lui souffle les mots à écrire lui-même. Des mots qui offrent bonheur de lecture et réconfort total.


samedi 17 mai 2014

LC lèbre les 40 ans de la collection Fiction & Cie

Le logo de la collection.

Hier soir, vendredi 16 mai, on célébrait à Passa Porta les 40 ans de la célèbre collection "Fiction & Cie", créée en 1974 par Denis Roche aux Editions du Seuil. Quatre mois avant l'anniversaire officiel à Paris!

On eut un plateau francophone panaché avec l’écrivain suisse Bernard Comment qui dirige la collection depuis dix ans, deux de ses auteurs, le Belge Charly Delwart ("Circuit", "Citoyen Park") et la Française Maryline Desbiolles ("Ceux qui reviennent"). Les trois étaient interrogés par Laurent Moosen, qui dirige le Service de la Promotion des Lettres de la FWB.

La soirée a été l'occasion de retracer un bout de l'histoire de cet excellent catalogue littéraire sans a priori. On y trouve aussi bien "La vie sexuelle de Catherine M." que "Les Eblouissements" de Pierre Mertens, les "Fragments" de Marylin Monroe que le livre de Lou Reed.

De découvrir quelques anecdotes, dont celle de sa création. Denis Roche avait proposé cette nouvelle collection aux divers comités du Seuil, rappelle Bernard Comment. Avis négatifs partout... "Personne n'en veut? On la fait", a alors dit son créateur.
Celle de la passation de "pouvoir". Dans un café, en suggestion de Denis Roche à Bernard Comment, sans explication ni accompagnement - heureusement, le nouveau patron connaissait beaucoup d'écrivains de fiction à France Culture.
Celle de la genèse du livre de Marilyn Monroe: à un dîner en l'honneur de Lou Reed, grand ami de Bernard Comment.
D'apprendre que Jean-Luc Benoziglio est "dans le premier et dans le deuxième étage de la fusée". Comprenez qu'il a été publié par Denis Roche et par Bernard Comment.
De réfléchir au sens du logo de la collection mythique, ce promeneur volontaire.

Il a aussi été échangé sur l'opinion de Will Self à propos du roman. Hier soir, les trois auteurs présents étaient catégoriques: le roman ne mourra pas et il est un genre à toujours réinventer.

Quant à la collection jubilaire, voici ce qu'en dit son actuel directeur, Bernard Comment.
"Fiction & Cie" est une terre d’accueil et d’audace. On y trouve des romans, des nouvelles, des récits, des essais, des inédits et des premières publications, des œuvres complètes, plein d’aventures éditoriales qui ont marqué leur temps et ne se périment pas.
On aurait pu remettre en place 40 titres. On préfère miser sur la nouveauté. La rentrée de septembre sera forte. Et en ce début 2014, on a été très heureux de faire découvrir le nouveau Maryline Desbiolles, "La vie au ralenti" de la norvégienne Kjersti Skomsvold, la suite de Frédéric Werst, l’"Épilogue" de Gérard Genette, le premier roman de Julien Decoin, et bientôt celui de Raphële Eschenbrenner. Et quelques rééditions quand même, parce qu’elles font sens. La trilogie rwandaise de Jean Hatzfeld, réunie pour la première fois sous une même couverture, le formidable texte de Viviane Forrester sur Van Gogh. Une édition collector du livre qui a le plus fait événement, "La vie sexuelle de Catherine M.". Et en septembre, la trilogie équatoriale de Patrick Deville, ce grand auteur qui a enfin trouvé le public qu’il mérite.
Bref, on continue d’y croire. Et on est d’attaque.


Bref, une belle soirée littéraire, une nouvelle fois. Dommage que les amateurs de littérature ne soient pas davantage à ces rendez-vous agréables et nourrissants.

mercredi 14 mai 2014

LAD couvert grâce à Henri Gougaud une femme qu'on ne peut qu'aimer, Louise Michel

Louise Michel est née le 29 mai 1830, la même année que la Belgique, mais elle est mal connue dans notre royaume. Que sait-on ici de cette femme qui ferme les yeux en 1905 après une vie incroyable?
Qu'elle est une figure marquante de la Commune en France, qu'elle fut institutrice, féministe, guère plus. On pourra compléter ses connaissances et se rendre compte de l'exceptionnelle personne qu'elle a été en lisant le formidable récit biographique que lui consacre Henri Gougaud"Le roman de Louise" (Albin Michel, 250 pages).

Henri Gougaud. (c) Valérie Ménard.
Sa plume alerte agence habilement l'abondante documentation qu'il a rassemblée autour d'elle. Pour résumer Louise Michel, de passage à Bruxelles, Henri Gougaud me dit: "Elle est complètement folle, avec toute la tendresse de ce mot. Elle est folle comme l'amour est fou. Elle est hors limite, d'une intransigeance absolue." Dans son élan, je perçois l'amour qu'il lui porte. "Au terme de l'écriture de ce livre, je sens une intimité entre elle et moi. J'ai l'impression de mieux la connaître. Elle fait maintenant partie des gens que j'aime." Et comment ne pas aimer Louise Michel après cette lecture?

Si Henri Gougaud a aujourd'hui consacré un livre à Louise Michel, c'est "pour essayer de la comprendre.  Je suis fasciné par cette figure incroyable. Elle ne peut pas supporter le mal, la souffrance, qu'on fait aux autres. Par sainteté? Non, c'est viscéral chez elle. Ce n'est que plus tard qu'elle rationalise, qu'elle politise." Une façon de boucler la boucle pour celui qui a fait partie du groupe "Louise Michel" durant ses études à Toulouse et qui s'intéresse depuis longtemps à cette femme exceptionnelle - il eut même un projet de téléfilm à son sujet.

"Ce livre n'est pas un roman ou une biographie", reprend-il. "C'est un récit où je raconte Louise Michel." Ses recherches l'ont mené à des découvertes, "dont certaines sont abominables. Notamment dans la presse versaillaise, durant la Commune. J'y ai découvert de la haine, des appels au meurtre. C'est stupéfiant cette violence et la répression contre les communards! La semaine sanglante serait aujourd'hui appelée un crime contre l'humanité."

Heureusement, l'écrivain qu'il est a aussi rencontré des figures hautement romanesques lors de l'écriture. "Une formule comme "combattre pour l'honneur" m'émeut, j'admire cet héroïsme. L'écrire vous fait entrer dans l'intimité des gens. Savoir quelque chose est différent de l'écrire."

A l'arrivée, l'anarchiste né en 1936 à Carcassonne confesse: "Je ne suis pas tout jeune mais je suis redevenu d’un coup révolté comme je pouvais l'être adolescent. C'est insupportable. On ne peut pas accepter ce qu'on lui a fait."

Son portrait marie fougue et érudition. On le suit attentivement quand il se glisse dans la peau de Louise, née bâtarde, mais profondément aimée par sa mère dont elle se souciera toujours, par sa grand-mère et par son grand-père, disciple de Voltaire et partisan de l'éducation. Bousculée, chahutée même, toute petite par le voisinage. Amie des bêtes et de la liberté, celle des autres et la sienne. Louise Michel quittera jeune sa Haute-Marne pour Paris où elle poursuit son métier d'institutrice et où elle peut assouvir sa passion pour les livres. Très tôt, elle découvre aussi le plaisir d'écrire. Elle n'arrêtera jamais, poésie, opéra, correspondances dont celle qu'elle entretient avec Victor Hugo, mémoires. Tout de suite, elle choisit son camp, celui des Rouges.

Henri Gougaud la raconte de l'intérieur, au quotidien, dans les réunions de militants, dans les combats, malade, en prison, déportée en Nouvelle-Calédonie, de retour en France, en voyage ici et là. Comme Louise Michel vit, respire, souffre, dans son texte! Il évoque aussi ses relations d'amitié et/ou d'amour, peu importe, avec les différentes femmes qui ont été successivement à ses côtés, sans oublier son cher Théophile Ferré, amour unique quasi mystique.

Henri Gougaud nous montre combien Louise Michel a été indispensable à son époque pour que nous puissions vivre aujourd'hui comme nous le faisons. Il évoque le féminisme qu'elle a défendu: "Elle est une pionnière du féminisme. C'était ambigu à l'époque, le XIXe siècle, la révolution industrielle, la naissance du prolétariat. Un féminisme naît dans les beaux quartiers: des filles éduquées demandent pourquoi elles n'ont pas accès aux pouvoirs des hommes. Elles militent pour partager le pouvoir des hommes. A côté de cela naît un féminisme révolutionnaire, qui aura une grande place dans la Commune de Paris. Ce qui importe à Louise Michel, ce n'est pas le droit de vote pour les femmes mais le changement, sortir d'une société basée sur le rapport de forces. Elle est portée sur la solidarité, sur le soin de l'autre. Elle pense que les femmes ont un rôle à jouer. Elle imagine une société où les femmes apporteraient quelque chose que les hommes n’ont jamais fait. Mais c'est l’autre féminisme qui a gagné. Un féminisme égalitaire, où les femmes deviennent des mecs."

"Le roman de Louise" terminé, on se dit qu'on aurait bien besoin de nouvelles Louise Michel aujourd'hui.




lundi 12 mai 2014

LE réjouie du succès d'Akim

Claude K. Dubois vient de recevoir le 7 mai dernier l'estimé Katholische Kinderbuchpreis à Bonn pour son superbe album "Akim court" (L'école des loisirs, Pastel, 2012), devenu tout simplement dans sa traduction allemande "Akim rennt" (Moritz Verlag, imprint allemand de l'école des loisirs).

La cérémonie de remise a eu lieu au Musée d’Histoire Naturelle et de Recherche Alexander König de Bonn, ce qui donne lieu à cette amusante photo de la lauréate.

Claude K. Dubois a reçu son prix au musée d'histoire naturelle de Bonn.

Bonheur surtout de voir que cet excellent livre dont j'ai dit tout le bien que je pensais ici continue à émouvoir les enfants partout dans le monde. Lors de ses remerciements aux jurés, Claude K. Dubois est revenue sur la genèse de cet album. Voici des extraits de son texte.

"C'est avec beaucoup d'émotion que je reçois ce soir ce prix qui récompense mon livre "Akim court" et un immense plaisir de côtoyer aujourd'hui ceux qui ont été à la base de ce choix. Au delà du choix particulier de cette année 2014, je voudrais vous témoigner mon admiration pour votre confiance constante depuis ces 25 ans en la puissance de la parole transmise par les livres, pour votre confiance dans ce moyen de communication, pour la volonté de transmettre des valeurs humaines qui aident les enfants à grandir.
(...) J'aimerais vous parler quelque peu de la genèse de ce livre. La source de ce livre remonte quand ma propre mère, à l'âge de 5 ans, fut séparée brutalement de ses parents par la guerre. Toute sa vie, elle a porté en elle cette fracture, et à sa mort, en 2011, j'ai ressenti en moi la nécessité, l'obligation intérieure d'utiliser mon moyen d'expression, le dessin, le livre, pour transformer cette souffrance en un message d'amour. Au-delà de cette histoire qui a traversé la vie de ma mère et donc la mienne, se sont ajoutées d'autres tragédies familiales, à travers le génocide rwandais, mais aussi toutes celles vécues à travers le monde. Il ne nous est plus possible, en effet, d'ouvrir un journal, d'allumer la télévision sans voir les horreurs des guerres, de la Yougoslavie à l'Afrique, de l'Afrique à l'Amérique du sud, de l'Amérique du sud à l'Asie, de la Libye à la Syrie sans compter les catastrophes naturelles comme celle du Japon.
On voit en permanence les enfants jetés sur les routes, les enfants subissant les affres de la guerre. Ils sont seuls, abandonnés, terrifiés. Ils ne peuvent comprendre ce qui leur arrive. Leurs regards sont des appels à l'aide. Ces regards, qu'ils soient de ma mère ou de ces enfants inconnus, nous interpellent. Nous nous sentons impuissants mais nous ne sommes réellement impuissants que si nous nous taisons. Je n'ai pas voulu me taire encore. J'ai donc écrit cette histoire pour leur venir en aide. Je voulais leur donner la parole, eux qui n'ont aucun moyen de s'exprimer, de crier leur désespoir à la face du monde.
L'histoire d'Akim est malheureusement éternelle, de hier à aujourd'hui et hélas à demain. L'histoire du monde est émaillée de ces drames. Cette histoire, si elle était singulière au départ, je l'ai voulue universelle. Les mots sont volontairement simples. J'ai préféré laisser l'émotion au dessin, aux attitudes des corps et aux expressions des visages qui sont les mêmes pour tous les peuples, à toutes les époques. J'ai voulu montrer l'humain dans sa vérité, dans sa fragilité. J'ai essayé de transmettre dans ce malheur, l'amour, la compassion et c'est pour cela qu'aujourd'hui je suis particulièrement heureuse que ce livre qui était en moi, qui était la réponse à un regard désespéré, puisse être une main tendue, cette fois remplie d'espérance. Cette main tendue, c'est ce prix que vous avez donné aujourd'hui à "Akim court". C'est une écoute que vous donnez à tous les enfants qui souffrent.
Ce livre est un livre d'espoir car je crois au pouvoir résistant de l'empathie et de l'amour envers les autres humains.
Je vous remercie."

vendredi 9 mai 2014

LC100IE très bruxelloise aux Halles

Prononcez le mot "statistiques", et vous aurez des sursauts d'angoisse chez 100 % des anciens étudiants universitaires, ainsi que de gros soupirs dans 99% de la population, le seul pour cent  réjoui par l'évocation du mot étant formé de statisticiens.

Ce sont pourtant les statistiques 2012 de la ville de Bruxelles, ou du moins de ses habitants, qui sont au cœur de la formidable pièce "100% Brussels", de Rimini Protokoll, qui se joue jusqu'à dimanche aux Halles de Schaerbeek dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts.

"100 % Brussels" est à voir sur scène et sur l'écran. (c) Catherine Antoine.

Rimini Protokoll a fait une fois pour toutes lors de ses spectacles le choix de rassembler sur scène des personnes qui jouent leur propre rôle. Pour "100 % Brussels", la 26e ville passée à leur moulinette, les créateurs ont réuni 100 Bruxellois représentatifs des statistiques établies pour l'année 2012 à propos  du 1,2 million d'habitants de la ville. Les critères sont le sexe, l'âge, le lieu de résidence, la nationalité, le composition de famille, la langue, la situation professionnelle...

En réalité, ils sont 105 à évoluer sur la vaste scène des Halles de Schaerbeek, car tous les habitants ne sont pas officiellement enregistrés. C'est le cas de diplomates, d'étudiants étrangers, d'expatriés, c'est celui des immigrants sans-papiers, des demandeurs d'asile.

Quand la pièce commence, les 105 apparaissent chacun à leur tour et se présentent brièvement - on en apprend davantage sur chacun dans la brochure qui accompagne le spectacle. Des jeunes, des vieux, des garçons, des filles, des hommes, des femmes... Tout de suite, on est happé par ce kaléidoscope qui parle au nom de chacun. Ou au nom de tous?

Les acteurs se déplacent selon les thèmes qui s'affichent. (c) Anne Vijverman.

Hassan Wali, un des derniers à apparaître dans la pièce, est un des réfugiés Afghans demandeurs d'asile, installés à l'église du Béguinage. Il a aussi été un des derniers à rejoindre le projet de Rimini Protokoll qui entend faire de l'actualité, et de la politique à quelques jours des élections. C'est plutôt réussi.

Ensuite, les acteurs viennent dire ceci ou cela. On entendra ainsi le souhait d'Hassan d'être "Premier ministre de la Belgique"! Puis, ils miment les statistiques, traversant la scène mille fois pour composer les groupes représentant les chiffres. Quelle façon éloquente et efficace de découvrir les statistiques! Tous les sujets sont abordés de cette excellente façon visuelle. Les acteurs se couchent notamment selon les heures de la nuit où ils dorment ou miment leurs activités durant la journée. Evidemment, il y a les exceptions de ceux qui vivent la nuit et dorment le jour. Tout est montré, à chacun de trouver les repères.

Hassan et les 104 personnes jouant leur propre rôle, du petit bébé à la doyenne affichant fièrement ses 92 ans, brossent un formidable portrait de la capitale de la Belgique et de l'Europe. Puzzle mouvant dont les éléments vont et viennent selon les innombrables questions abordées.  Cette réjouissante chorégraphie, assortie de textes en français, néerlandais et anglais, suscite l'adhésion du public, venu en nombre et enthousiaste. Le Bruxellois est capable de s'entendre dire quelques vérités en face. D'apprécier cet instantané de sa ville. De peut-être réfléchir avant de voter...

Pour se rendre compte de la nature du spectacle, regarder cette excellente vidéo de présentation.

Convaincu? Il ne reste plus que quatre représentations de "100 % Brussels"!
Vendredi 9 mai à 20 h.
Samedi 10 mai à 17 et 20 h.
Dimanche 11 mai à 15 h.

jeudi 8 mai 2014

LA dmire infiniment le travail de Stian Hole


Toujours aussi graphiquement éblouissant, le nouvel album de Stian Hole, le merveilleux "Le Ciel d'Anna" (traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, Albin Michel Jeunesse, 48 pages), commence par une réflexion sur les palindromes, ces mots qui se lisent à l'endroit comme à l'envers. "Rêver" et "ressasser", propose Anna. "Anna", réplique son père.On ne le sait pas encore, mais tout est dit avec ces trois mots. Elle rêve, lui ressasse. Anna le ramènera à la vie.

Tout au long des pages, Stian Hole sème plein d'indices et de repères dans son texte et dans ses somptueuses illustrations. A chacun d'y être attentif et de se régaler de son dessin hyperréaliste. Les illustrations sont toujours d'une virtuosité éblouissante et d'une beauté soufflante. Très réfléchies, très mises en scène, elles sont accessibles à tous les enfants. Mélange de photos, de collages, de dessin et de peinture, elles lancent leurs belles couleurs posées sur papier mat.

Tout de suite, on append qu'Anna et son père vont à un rendez-vous. Lui est vêtu de noir et porte un gros bouquet de fleurs, des roses rouges. Il est nerveux, fébrile même. Sa fille le ressent. Comme lui, elle a les cheveux électriques. Mais elle, c'est une incroyable longue chevelure rousse qu'elle arbore, mise en valeur par sa robe jaune à pois blancs. L'air de rien, Anna fait tout pour arrêter le temps, pour ne pas entendre les cloches de l'église qui sonnent, appel venu de l'autre côté du fjord.

C'est à la quatrième double page de l'album que l'auteur-illustrateur norvégien révèle le sujet du livre. "Maman disait que les oiseaux sont des fleurs qui volent et que le tournesol est le petit frère du soleil. Regarde, papa! Les hirondelles..." Cet imparfait qui dit l'absence, qui dit la mort.

Le père se montre triste, désespéré. Sa fille va renverser ses sentiments en le faisant pénétrer à sa suite dans un monde où ils interrogeront Dieu, où l'imaginaire fera claquer ses couleurs, où le quotidien se transformera avec féerie en scènes somptueuses.

"Si seulement maman pouvait revenir pour me faire des tresses...", dit Anna. "Oui, si seulement...", répond papa.
Tant de douleur, et pas une once de sentimentalisme.

Père et fille décident alors d'aller voir de l'autre côté du miroir. Ils sautent dans l'eau du fjord, Anna la première.

Les chaussures ont été laissées au bord de l'eau. (c) Albin Michel Jeunesse.

Ils suivent les poissons volants, écoutent les voix de l'océan.

Flottant sur l'eau, des roses rouges. (c) Albin Michel Jeunesse.

Ils découvrent où habitent les invisibles, reconnaissent certains de leurs disparus. Pas maman. Mais Anna trouve vite des raisons à son absence des lieux qu'ils ont visités... Elle doit revivre ailleurs là-bas les bons moments de son existence sur terre.

Maman aiderait-elle Dieu à faire son jardin? (c) Albin Michel Jeunesse.

Une formidable complicité unit la fille et le père durant ce voyage où ils volent et nagent. "Je n'étais jamais allé dans les endroits que tu viens de me montrer", dit le père. "Merci de m'y avoir emmené", ajoute-t-il.

Une nouvelle réplique d'Anne le fait enfin sourire. Moment où elle est à son tour prête à se rendre à l'église... et où son père se laisse aller à être lui-même. Et quelle superbe image finale en écho à celle qui a ouvert l'album!

Stian Hole est un merveilleux artiste, on le savait déjà grâce à ses précédents titres. On ne peut que le remercier pour ce qu'il nous donne dans "Le Ciel d'Anna", un album sur la mort sensible, poétique, et finalement optimiste, dont l'atmosphère rappelle celle créée par Kitty Crowther dans "Moi et Rien" (L'école des loisirs, Pastel, 2000). Le rythme en doubles pages, prodigieusement illustrées, permet de partager réellement cette histoire de deuil sans tristesse ni sensiblerie. Un ouvrage qui mérite immédiatement l'appellation d'indispensable et qu'il est urgent de partager au maximum tant il est beau et qu'il fait du bien.

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Stian Hole.
Stian Hole, né en Norvège en 1969, on le connaît chez nous depuis 2007, quand il a reçu le Bologna Ragazzi Award (meilleur album) pour l'éblouissant album "L'été de Garmann", son premier album jeunesse, qui sera traduit en français en 2008. Deux autres titres complètent la série, "La rue de Garmann" et "Le secret de Garmann".


En couverture de "L'été de Garmann", le premier album pour enfants de Stian Hole, (traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, Albin Michel Jeunesse, 2008, 40 pages),  un blondinet à taches de rousseur, un pansement collé sur le torse, des bouées de natation orange enfilées aux bras, regarde le lecteur depuis la mer immense où il est plongé jusqu'à la taille.
Son regard impressionne.
Qu'a cet enfant dans la tête?

"L'été de Garmann" est un album en dehors de l'ordinaire, tant sur le plan littéraire que graphique, vivifiant, étonnant et terriblement intéressant. En un mot, rare. Il est construit autour des trouilles qui vous prennent au ventre, ces "papillons noirs" qui ne vous laissent pas en paix. Des peurs, grandes ou petites, raisonnées ou non, indéfectiblement liées à la vie. La vie d'un petit garçon de six ans comme Garmann qui s'apprête à rentrer à la grande école. Celle de Papa ou de Maman. Celle des trois vieilles tantes du gamin, qui, l'âge avançant, craignent, de ne plus pouvoir marcher, de mourir bientôt, ou rien du tout tant elle oublie les choses.

"L'été de Garmann", c'est plutôt une saison qui s'achève pour laisser la place à une autre. Le héros fait le compte des indices de ce changement. L'arrivée d'Augusta, Ruth et Iseline, les trois vieilles tantes, notamment, qui rendent visite plusieurs fois par an à sa famille, débarquant d'un bateau avec leurs rides et leur arthrose.

Augusta, Ruth et Iseline. (c) Albin Michel Jeunesse.

Scènes illustrées de façon hyperréaliste, détails amusants comme un jeu de croquet en décor, des bonnets tricotés équivalents au nombre de taches noires d'une coccinelle ou la tante montée sur un skate, les propos vont et viennent au fil de l'imagination, des conversations, des suppositions. L'album parle de la chute des dents de lait et des problèmes de dentier, du un futur métier et d'une enfance vécue il y a belle lurette, des prénoms anciens, de la confection d'un herbier, de la crainte de la mort ou du partage d'un gâteau meringué.

Entre ces divers épisodes relatifs aux peurs qui naissent ou s'estompent, c'est la vie, la vraie, qui bat dans cet album original et de toute beauté.


Dans "La rue de Garmann" de Stian Hole (traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, Albin Michel Jeunesse, 48 pages, 2009), on retrouve le petit garçon. Il est aux prises avec Roy, un gamin qui fait la loi dans le quartier mais règne plus par la terreur et le mensonge que par autre chose.
Garmann saura dépasser ses peurs, on sait qu'il en le spécialiste, et prendre contact avec un mystérieux vieil homme, l'Homme aux timbres. A nouveau, Stian Hole nous offre un très beau travail, original et dehors de tous les courants artistiques, à la fois par son sujet et par son traitement du graphisme.

L'Homme aux timbres et Garmann. (c) Albin Michel Jeunesse.


"Le secret de Garmann", troisième épisode de la série due au Norvégien Stian Hole (traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, Albin Michel Jeunesse, 48 pages, 2011), présente toujours la même puissance graphique. L'histoire commence dans la cour de l'école, avec les jumelles Hanne et Johanne. Parfaitement identiques en apparence, totalement différentes en réalité. En tout cas, selon Garmann qui raconte leurs démêlés.

Jusqu'au soir où Johanne entraîne le blondinet avec elle, dans le parc, pour lui montrer un secret.

La rêveuse y a repéré une sorte de capsule spatiale abandonnée. L'engin devient vite l'endroit où les deux enfants se retrouvent, en secret de tous. Ils ont tant de choses à se raconter, tant d'histoires à imaginer ensemble, tant d'aventures à rêver côte à côte, tant d'expériences à tenter sans personne d'autre. Garmann et Johanne partagent une imagination débridée et le goût de la nature.

Garmann et Johanna rêvent ensemble. (c) Albin Michel Jeunesse.


Leurs cachotteries n'ont pourtant échappé ni à la maman du garçon, qui y trouve une occasion de réfléchir avec lui aux secrets, ni à Hanne qui se fait alors enfin remettre à sa place par sa jumelle. Quant à eux-mêmes, ils s'y sentent bien.

Les illustrations du Norvégien, mêlant dessin, photos et collages, sont savamment composées, très remplies à une exception près. Elles nourrissent cet album à lire plusieurs fois, en le laissant doucement infuser, pour en apprécier toute la richesse.
 



lundi 5 mai 2014

LS père aussi croiser un laveur de vitres

Prononcez le  mot "bigoudis" et surgit aussitôt dans la tête l'image d'une vieille dame aux cheveux blancs, ou gris, ou mauves, mais toujours permanentés à coup de gros rouleaux.

Elle est de cette famille, la "Bigoudi" qui donne son titre au très bel album de Delphine Perret (textes) et Sébastien Mourrain (illustrations) juste paru (Les fourmis rouges, 40 pages). Ecrit au passé simple, le temps de la narration.
La vieille dame aux lunettes de star habite avec Alphonse, son bouledogue français, au 156e étage d'un immeuble d'une ville à l'étonnant urbanisme. Des bâtiments de toutes les époques s'y côtoient allègrement. Les taxis jaunes y fourmillent.

On rencontre le duo à l'aube. On va le suivre dans tous ses petits rituels quotidiens. Le café chez Luigi, la frange et les magazines chez Orlando le coiffeur, l'arrêt chez Georges le boucher, le hot-dog chez Monsieur Yamasaki, le grand magasin, le cours de poterie de Bigoudi, le cours de gym d'Alphonse... Sans oublier le thé-poker chez Beatrix et, en finale, l'arrêt chez l'épicier Louis.

Chacune des journées de Bigoudi et Alphonse commence chez Luigi. (c) Les fourmis rouges.

Cette plaisante routine s'arrête avec la mort inattendue d'Alphonse. Les vieux chiens doivent-ils vraiment mourir? Bigoudi se transforme en fontaine de larmes. Elle pleure partout, partout, partout. "Après cela", écrit joliment Delphine Perret, "elle se dit "plus jamais", et décida donc que plus jamais cela ne lui arriverait."

Bigoudi pense à tous ceux qui lui sont chers et dont la disparition lui causerait tant d'autres chagrins. Elle choisit de ne plus les voir et ferme sa porte à double tour. "Qu'elle était plus heureuse comme ça. Oui, vraiment plus heureuse."

Un an se passe sans que la vieille dame ne rencontre personne. "Elle faisait ses courses par correspondance, ne répondait plus au téléphone, regardait des gens tout plats à la télévision." Ce morne train-train sera interrompu par la visite impromptue d'un laveur de vitres. Il apparaît de l'autre côté de la fenêtre et, du haut de sa nacelle, dit à Bigoudi quelque chose que cette dernière ne comprend pas.

Le laveur de vitres à l’œil perçant va rendre Bigoudi à la vie. (c) Les fourmis rouges.

La suite est plus rocambolesque mais trouve bien sa place dans cet album plein d'empathie jusqu'au moment où il se mue en tremplin pour aimer à nouveau l'existence. Voilà notre attachante Bigoudi sauvée et repartie dans la vie, la vraie, celle avec Luigi et tous ses autres amis. Rendue à l'amitié et à l'amour.

Le travail graphique de Sébastien Mourrain, tout en douceur et en demi-teintes, correspond très bien au texte de Delphine Perret. Il glisse des détails qui racontent leurs histoires, sans insister mais en nourrissant le thème initial. "Bigoudi" est un très joli album, délicat et drôle à la fois, sur le deuil et le chagrin. Seul mini-bémol: l'impression du texte en gris très très clair rend parfois la lecture un peu difficile, surtout avec une lampe de chevet en guise d'éclairage.





vendredi 2 mai 2014

LI rait bien se faire masser par Léo aux Thermes


Akli Tadjer. (c) Charles Nemes.
Il est venu au rendez-vous avec son grand sourire et ses yeux qui rient. Akli Tadjer est content de son nouveau roman, "Les Thermes du Paradis" (JC Lattès, 314 pages). Ça tombe bien. Moi aussi.

Sous ce titre énigmatique se cache l'histoire d'amour qui va naître entre une femme blanche et un homme noir, comme le laissent deviner les papillons du bandeau de couverture. Surtout, ce tout récent ouvrage d'Akli Tadjer met en scène deux personnes qui ne peuvent pas se voir, l'une au sens propre, l'autre au figuré. Elle parce qu'elle ne s'aime pas, tout simplement, lui parce qu'un accident l'a rendu aveugle. Deux personnages pas ordinaires, peu communs, qui se croisent par le miracle de la littérature.

Adèle a repris seule l'entreprise de pompes funèbres de ses parents morts dans un accident de voiture, Léo est devenu masseur aux Thermes du Paradis après avoir été acrobate de cirque. Cela paraît invraisemblable? Peut-être. En tout cas, "Les Thermes du Paradis" fonctionne parfaitement et procure un grand bonheur de lecture. "J'avais envie d'écrire un roman optimiste", confesse l'auteur, contrarié par la noirceur et  l'autofiction ambiantes.

Ce roman est différent des livres antérieurs d'Akli Tadjer, même s'il parle d'amour comme son précédent, "La meilleure façon de s'aimer" (JC Lattès, 2012, Pocket, 2014). "Tous mes romans sont écrits à la première personne", me rappelle l'écrivain, de passage à Bruxelles. "C’est la première fois que je me mets dans la peau d’une femme amoureuse. Et Française de souche! Ce roman, je l’aime différemment des autres. Je ne savais pas où je mettais les pieds. Quel défi de raconter une histoire d’amour complète avec des personnages français! Mais cela a presque été plus facile à écrire. Jusqu’à présent, tous mes narrateurs finissaient par avoir la même histoire. Adèle s’est posée différemment. Je me suis dit: quitte à changer de genre, changeons. Une histoire d’amour racontée par un homme, c’est moins bien que quand elle est racontée par une femme. Je n’aime pas écrire à la troisième personne. Ma narratrice est aux antipodes de ce que je suis. Je suis deux fois trentenaire (Akli Tadjer est né le 11 août 1954 à Paris, de parents algériens). Et Leïla, jeune femme musulmane émancipée, est le coup de soleil de cette affaire."

On rencontre Adèle Reverdy ("Reverdy, du nom du poète qui orne une plaque de rue tout près de chez moi à Paris") quand elle va fêter ses trente ans sur une péniche, à l'initiative de sa sœur aînée, Rose. Son principal problème est de penser qu'elle n'est pas gâtée par le destin. Des petits amis, elle en a eus, mais rien de vraiment intéressant. Ses journées se déroulent entre l'accueil des clients aux pompes funèbres et la gestion de son équipe de croque-morts, ceux que son père avaient engagés. Heureusement, elle a une copine formidable, Leïla, thanatopractice talentueuse, qui décompresse par la colère et le rire, et avec qui elle partage son quotidien. Les soirées dans les bars, les séances de karaoké, les plans anti-drague dans le métro, ça les connaît.

Le choix d'une entreprise de pompes funèbres n'est évidemment pas venu de rien. "Le livre est basé sur des personnages que j’ai croisés", reconnaît Akli Tadjer. "J’ai accompagné quelqu’un aux pompes funèbres. Ce que j’ai rencontré là était à mille lieues des clichés qui circulent. Même s'il existe bien un lexique de la profession. On évite par exemple le "bonjour". On parle de "deuil" et non de "mort". Mais la jeune femme que j'ai rencontrée là avait une telle façon de parler de ses cercueils! Comme si elle parlait de fusées pour aller au paradis. Adèle qui tient les pompes funèbres Reverdy, je l’aime."

Le paradis, on y arrive quand on se fait masser aux Thermes du même nom. Adèle fera tout pour retrouver "son" Léo, arrivé par hasard à sa soirée d'anniversaire. Entre eux, cela a été le coup de foudre. Elle l'a vu, il a senti ses ondes. "Il existe deux écoles de romanciers : ceux qui écrivent avec plan, et ceux qui écrivent sans plan", avance encore l'écrivain. "Je fais partie de la seconde. Je ne connais que le début et la fin de mon histoire. J’avance à vue entre les deux. Les personnages me surprennent souvent. Pour moi, faire un roman, c’est écouter les personnages qui racontent une histoire. Quand l’écriture du livre se termine, j’ai même un pincement au cœur à l’idée de ne plus les entendre. Le choix de Léo masseur m’a servi parce que je voulais écrire sur le problème du paraître. Le mal-être vient d’elle. Elle ne trouve pas sa place. J’ai voulu montrer que tout n’est pas qu’esthétique… Le hasard, c’est la vie. Un mot que j’aime bien, c’est "soudain". Il ouvre tous les possibles. Vous écrivez "soudain" et tout peut basculer. Chaque fois que je l’ai utilisé, un monde s’est ouvert devant moi."

Evidemment, je ne vais pas raconter en détail la belle histoire d'amour qui se déroule dans "Les Thermes du Paradis". Il faut la découvrir par les mots de l'auteur, faisant la part belle à l’humour, d'une agréable vivacité ou d'un lyrisme justifié comme dans cet éloge du noir qu'il donne à dire à Adèle. Juste dire qu'elle est belle et piquante, proche de la vraie vie. On y croise une formidable galerie de personnages secondaires: Leïla dont j'ai déjà parlé, Clara, l'ancienne petite amie de Léo du temps du cirque, la rivale hélas sympathique, Rose, la sœur aînée devenue une mère numéro deux, et Etienne, son amoureux ophtalmologue, Oncle André, bienveillant à distance, le personnel des pompes funèbres (les "gars" d'Adèle, dont Arthur qui fait le lien avec son père), empêtrés chacun dans leurs histoires, sans oublier la mère de Léo, qui perd la tête, qui "devient une mère qui ne reconnaît plus son fils alors que son fils devenu aveugle ne la voit plus". Tous ensemble, ils sont presque "une grande famille", en dit leur créateur qui les utilise adroitement.

Voilà un joli livre écrit à la première personne, avec du rythme, du suspense, et plein de références à des films et des chansons qu'on aime. Il court, comme nous tous, derrière le bonheur. Tresse à sa façon la phrase peu connue de Paul Eluard, "Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous".  Observe notre monde à  sa façon. Et justifie totalement l'épigramme de Romain Gary qu'Akli Tadjer a rajoutée à la fin de l'écriture, "Il ne faut pas avoir peur du bonheur, c'est seulement un  bon moment à passer".
"A vingt ou trente ans, on ne s’en rend pas compte", commente-t-il. "Le bonheur, cela n’existe pas, ce ne sont que des moments de bonheur. Jeune, j’étais inquiet. Plus âgé, je positive."

Et ces jours-ci? Akli Tadjer répond: "Pour le moment, je prends des notes pour mon prochain roman. Je lis beaucoup. Je suis agréable à vivre. Quand j’écris, je n’aime pas lire. Il y a trop de mots autour de moi, comme si je n’en sortais jamais. Comme dans la chanson! Le matin, j’écris, l’après-midi, je vais au  cinéma et je marche, en passant bien entendu par la rue Reverdy."





jeudi 1 mai 2014

LA dore l'exposition du cinéaste Tsai Ming-liang au Kunstenfestivaldesarts (Cinéma Galeries)

Tsai Ming-liang lors de l'Art Talk du LVMH/KFDA.

Tsai Ming-liang, on le connaît depuis un petit bout de temps en tant que réalisateur qui compte dans le cinéma taiwanais (il a fait ses études à Taipei), et même mondial depuis que son film "Vive l'amour" a obtenu le Lion d'Or à la Mostra de Venise en 1994; depuis, il a été régulièrement récompensé à Berlin,  Cannes et Venise encore. Se rappelle-t-on que c'est lui qui inaugure en 2009 le programme "Le Louvre s'offre aux cinéastes" avec le film "Visage"?

Ensuite, Tsai Ming-liang, né en Malaisie en 1957, s'oriente vers les arts plastiques et les installations. Il participe aux Biennales de Venise ("It's a dream"), de Shanghai et de Nagoya. En 2011, il refait du théâtre ("Only you"), genre qu'il n'avait plus pratiqué depuis vingt-sept ans.

Ce que voit en premier lieu le visiteur de l'installation au Cinéma Galeries.

Ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est que depuis 2012, Tsai Ming-liang travaille à un long projet. Il filme la marche lente du moine bouddhiste Xuan Zang, interprété par Lee Kang-sheng, son acteur fétiche, son alter ego. On voit dans ces films magnifiques qui se déroulent en différentes villes l'homme au crâne rasé, drapé de rouge et pieds nus, avancer à son rythme, insensible au brouhaha qui l'environne.

Une vue de l'installation "Walker".

L'installation "Walker" est proposée dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts au cinéma Galeries, avec le soutien de LVMH. En un lieu inhabituel, que la majorité des Bruxellois ne connaissent sans doute pas, les incroyables souterrains voûtés situés sous la Galerie de la Reine! Des dizaines de mètres sous terre, dont l'ambiance feutrée met merveilleusement en valeur les six films projetés en différents endroits du lieu. D'une vingtaine de minutes chacun, sauf un qui dure 56 minutes, ils renvoient chaque spectateur à la valeur du temps.

Tsai Ming-liang en dit:
"Avec cette série de films "Walker", je désire que le spectateur puisse méditer sur cette question: est-ce que voir un homme qui marche, qui est en mouvement, mais sans avoir de but et sans parler, peut être considéré comme une œuvre cinématographique? (...) Ces films visent à permettre au spectateur de repenser dans leur quotidien leur rapport au temps et à l'espace. Ils sont un moyen de prendre la pulsation de chaque lieu et d'en faire ressortir son rythme propre, d'en prendre la température en quelque sorte."




Les six films autonomes projetés dans le cadre de l'installation vidéo "Walker" sont "Sleepwalk" (2012, 20'), "Diamond Sutra" (2012, 20'), "Walking on water" (2013, 29'), "Journey to the West" (2013, 56'), "No form" (2012, 20') et "Walker" (2012, 26').

A noter que l'acteur Denis Lavant apparaît dans "Journey to the West",  le film qui a été tourné à Marseille, quand la ville a été capitale européenne de la culture. Le moine y circule comme dans les autres, imperméable au brouhaha citadin. Il y descend des escaliers qu'on reconnaît européens, à son rythme d'escargot, quand à ses côtés les passants les dévalent à toute allure. Dans les autres vidés, l'environnement est davantage asiatique. "Je ne l'arrête jamais", dit à son propos Tsai Ming-liang. "Je le laisse marcher." Contraste assuré.


Lors d'un "Art talk" mardi soir, Tsai Ming-liang a répondu aux questions de  Christophe Slagmuylder, directeur du Kunsten, qui a tout de suite mis en évidence combien nous sommes contaminés par le temps.
Extraits choisis.

Sur ce qui a amené le réalisateur à passer du cinéma aux expositions.
"Parce que mon cinéma ne se vend pas. C'est la vérité, ce n'est pas une blague. Il est étrange comme j'ai eu des fans et des sponsors en Europe durant vingt ans. L'Europe culturelle m'a donné tellement d'idées. Ce qui ne se passe pas aux Etats-Unis. Là, les producteurs font des films uniquement pour faire des bénéfices. En Europe, on ne fait pas du cinéma uniquement pour les gains."

Sur "Walker", interprété par Lee Kang-sheng.
"Dans chacun de mes films, je demande à mon acteur une performance extrême, comme de marcher très très lentement. Dans mes films, tout est vrai. Même dormir, même manger. Pour moi, le cinéma doit montrer la réalité, pas la fiction. Je ne peux pas accepter que le public soit intéressé seulement par la fiction. Je ne crois pas vraiment aux performances ou aux dialogues dans les films. Tous mes acteurs sont priés de jouer comme dans la vie réelle. Le public doit accepter que ce soient leurs vraies actions et non des performances."

Sur la vitesse, tellement valorisée par notre société.
"Le corps et la ville sont importants dans mon œuvre, ainsi que le rapport entre les deux. Aujourd'hui, il n'y a plus d'espace pour le corps dans la ville. Les villes mortes mangent les gens. Mes films sont de plus en plus lents, parce que je suis vieux, parce que je ne peux pas aller plus vite, parce que j'ai besoin de liberté. J'ai beaucoup de chance parce que j'ai eu beaucoup de liberté dans ma vie."

Sur le moine bouddhiste Xuan Zang.
"Ce moine du millénaire dernier est une pièce maîtresse du bouddhisme. La vie peut-elle échapper à ses racines? Les feuilles de l'arbre vont, en finale, vers les racines. Moi, je suis né en Malaisie. A vingt ans, je suis allé à Taiwan. Je ne suis jamais retourné en Malaisie. J'ai la nationalité de ce pays mais je n'ai pas l'impression d'être de là. Mes amis sont à Taiwan."



 


En parallèle à cette exposition ouverte jusqu'au 25 mai se tient au même cinéma Galeries (26 Galerie de la Reine, 1000 Bruxelles)  une rétrospective complète de l’œuvre du réalisateur.

Enfin, une performance intitulée "The Monk from Tand Dynasty" sera créée les 3, 4, 6 et 7 mai à 20 h 30 dans l’ancien Cinéma Marivaux (98, Boulevard Adolphe Max, 1000 Bruxelles).
Elle met en scène la vie du même moine bouddhiste Xuan Zang, que l'on voit dans "Walker". Né en 602, ce moine voyageur, traducteur, étudiant, parcourut la Chine à la recherche de textes sacrés du Bouddhisme. Il voyagea durant dix-neuf ans, jusqu'en Inde!