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jeudi 19 octobre 2017

Reflétée dans un échiquier et d'autant plus présente, l'horreur de la barbarie nazie

"Le joueur d'échecs" de Stefan Zweig vu par David Sala. (c) Casterman.

Se rappelle-t-on que "Le joueur d'échecs", la nouvelle que Stefan Zweig écrivit durant les derniers mois de sa vie, de septembre 1941 jusqu'à son suicide au Brésil, le 22 février 1942, fut publiée à titre posthume en 1943? Sa traduction française parut en Suisse dès l'année suivante et fut ensuite révisée.

La nouvelle se déroule en 1941, sur un paquebot qui va de New York à Buenos Aires. A son bord, une paire d'amis découvrent que Mirko Czentovic, le champion du monde des échecs, fait partie des passagers. Comment le rencontrer? En organisant des parties d'échecs. Tout un petit monde va se croiser autour du plateau en damier, dont un autre champion redoutable. D'où ce dernier tient-il sa science? On va peu à peu le découvrir, en parallèle aux moments glaçants que lui a réservés la barbarie de l'occupant allemand. Si le mystérieux joueur n'est pas devenu fou, il le doit à une rencontre imprévue. Les deux facettes de l'humanité sont réunies dans ce huis-clos qui dénonce avec poigne le nazisme et dont la lecture ne laisse pas indemne.

Cette nouvelle inoubliable, toujours d'actualité puisqu'elle consigne la traque de l'autre pour sa religion, nous revient sous la forme d'une fabuleuse bande dessinée. David Sala a adapté le texte de Stefan Zweig en en gardant le titre, "Le joueur d'échecs" (Casterman, 128 pages) et a opté pour une narration graphique. Ses images de toute beauté, expressives, remarquablement construites, rendent parfaitement le récit original, le prolongent même.

"Cette nouvelle fait pour moi écho au contexte politique actuel", explique David Sala dans une notice réalisée par son éditeur pour son album, "par le thème du triomphe de la barbarie et de la brutalité face à la culture, l'humanisme et l'imagination. Même si nous sommes loin de ce qui se passait dans les années 1930, nous voyons resurgir une atmosphère particulière qui rappelle malheureusement les idées nauséabondes et inquiétantes de cette période. La peur de l'avenir génère cette forme de repli identitaire et communautaire que nous vivons aujourd'hui, comme si l'Histoire se répétait de manière cyclique. Elle nous fait réagir de manière souvent idiote, qui conduit à une simplification des idées. Or plus on simplifie, plus on perd de notre humanisme. Des propos qu'on ne pensait plus entendre sont réapparus, la partie n'est jamais tout à fait gagnée…"

La première planche du "Joueur d'échecs". (c) Casterman.

Album magnifique, "Le joueur d'échecs" se compose de planches dont les cases ne sont pas bordées de noir. "Parce qu'il n'y a pas d'encrage dans mes planches", me répond professionnellement David Sala, de passage à Bruxelles. "Le cadre n'a donc pas lieu d'être." Tant mieux parce que les images, réalisées au crayon de couleur et à l'aquarelle, s'assemblent en doubles pages somptueuses, jouant merveilleusement sur les gammes chromatiques et les motifs géométriques.

Un travail de titan que la sortie de cet album épais (les 107 planches sont complétées d'un cahier final reprenant recherches et esquisses). "Réalisé à l’aquarelle", confirme l'auteur, "Le joueur d'échecs" a été un travail de moine. Stefan Zweig a été une lecture d'étudiant. Le livre m'a frappé autant par la langue que par le thème et la manière dont l'histoire est racontée. Ce qui est intéressant, c'est que ce n’est pas un livre sur les échecs mais sur la montée du nazisme. C'est une façon différente de montrer celle-ci. C'est la fin d’une époque, l'échec d’une civilisation."

Le champion du monde. (c) Casterman.

Pour cet album, David Sala a réalisé un story-board ultra-précis des 107 pages, en organisant des séquences avec des codes couleur pour enrichir la lecture, du gris, du violet, du rose, du jaune… "C'est un gros livre", ajoute-t-il, "l'histoire l'imposait. Il n’était pas possible de la partager en deux volumes. Il fallait que ce soit un pavé. J'ai fait mes images sur les planches sans aucune reprise ni repentir. Je n'ai eu qu'un accident lorsque mon chat a marché dans la peinture et ensuite sur un dessin. Les coulisses servent à prolonger le voyage." Un vrai plus pour ce livre qui frappe par sa beauté plastique mise au service de ses idées. Que ce soit les variations sur les damiers, l'opposition entre lignes parallèles et carrés de couleurs, les visages des personnages ou les attitudes du joueur prisonnier.

Descente vers la folie. (c) Casterman.

Un travail lent: "J'ai commencé par lire le texte, deux fois, trois fois, quatre fois, dix fois, quinze fois. Puis, je l'ai laissé travailler. Ce travail non dessiné est capital. Du coup, quand je me mets à l'ouvrage, une grosse part est déjà faite. J'ai réalisé un rêve avec cet album. Sa complexité narrative, la Seconde Guerre mondiale, le fantastique, étaient un défi autant pour le scénariste que pour le dessinateur. C'était un Everest à adapter. Il y a plein de séquences sur le vide, sur le silence, comment les représenter? Il n'y a que des huis-clos dans cette histoire de descente aux enfers, de chute vers la folie."

"La partie" entre les champions. (c) Casterman.

Vu par David Sala, "Le joueur d'échecs" replace les inquiétudes de Stefan Zweig au cœur de nos actualités contemporaines.


Un exemple de "coulisses". (c) Casterman.







mardi 17 octobre 2017

Des histoires d'émigrés d'hier en écho à celles des réfugiés d'aujourd'hui

Le Belgenland.

On a tous dans un petit coin de l'oreille les mots "Red Star Line". Sans savoir souvent ce qu'ils recouvrent exactement. "Red Star Line" est le nom de la compagnie maritime belge qui proposait à la fin du XIXe siècle et au début du XXe la traversée entre Anvers et l'Amérique du nord (Etats-Unis et Canada). Entre 1873 et 1934, deux millions de passagers ont emprunté ses paquebots, notamment le célèbre "Belgenland", le plus gros des vingt-trois bateaux. Parmi eux, de nombreux migrants qui fuyaient l'Europe pour différentes raisons et se sont installés de l'autre côté de l'Atlantique.

On en saura plus sur ceux qu'on appelait alors des émigrés avec l'album jeunesse en format carré "Les enfants de la Red Star Line" (Renaissance du livre, 36 pages), paru en cette rentrée littéraire et dû à un trio féminin et belge. Michèle Baczynsky en a écrit la partie fictionnelle, Géraldine Kamps la partie documentaire en fin d'ouvrage,  Emmanuelle Eeckhout a assuré les illustrations.

"Pour écrire cette histoire, je me suis librement inspirée des témoignages de passagers de la Red Star Line", explique Michèle Baczynsky en ouverture de l'album. "Yasha, alias Irving Berlin, le célèbre compositeur, l'avocate Basia Cohen, mais aussi Ethel Weinstein, Oscar Kleinman, Irène Bobelijn, Morris et Ita Moel. J'ai donc écrit l'histoire commune de cinq enfants qui émigrèrent tous en Amérique, mais à différentes époques et sur différents bateaux. J'espère que l'on pourra entendre, à travers eux, les voix des réfugiés d'aujourd'hui, contraints de quitter leur pays à cause de la guerre, des persécutions et de la faim."

"Les enfants de la Red Star Line" se déroule par la voix de Yasha, neuf ans, musicien. Juive, sa famille a dû quitter l'Ukraine et ses soldats antisémites. Direction, l'Amérique. On les suit sur la route qui les mène d'abord en Pologne, ensuite à Anvers. Mais il n'est pas si facile d'embarquer à bord d'un paquebot de la Red Star Line. Quand on est pauvre et en troisième classe, il faut d'abord satisfaire un examen médical!

Les cinq enfants de l'histoire. (c) Renaissance du Livre.
 Voilà finalement Yasha et les siens à bord. La sirène retentit. La traversée commence. Occasion d'explorer le bateau, ses ponts et ses différentes classes. Occasion de rencontrer d'autres enfants, qui ne parlent pas nécessairement la même langue: Jan, le Belge qui parle flamand, Boris, un jeune Polonais de dix ans qui parle yiddish comme Yasha. Et Basia, Polonaise également, qui espère retrouver son père à New York. Le groupe d'enfants comporte aussi Zelda, onze ans, qui voyage seule car elle a été renvoyée à Anvers parce que les médecins américains lui ont interdit l'accès au territoire - un examen médical a aussi lieu à Ellis Island. Ce microcosme d'enfants permet de mieux appréhender la condition du migrant d'hier, qui ne choisit pas sans douleur de renoncer à son pays d'origine mais où une nouvelle vie peut commencer.

"Une nouvelle vie commence pour nous". (c) Renaissance du Livre.

La courte fiction illustrée par Emmanuelle Eeckhout en ligne claire ou en photos redessinées est complétée d'une partie documentaire dont les images sont des archives. On y trouve l'histoire de la compagnie maritime belge, celle de ses deux millions de passagers, dont 200.000 migrants belges, austro-hongrois et russes - un quart d'entre eux sont Juifs, est-il précisé. On y découvre les moments-clés du voyage et la réalité à l'arrivée. Enfin, sont cités les noms d'une série de personnalités ayant voyagé avec la Red Star Line: la future Golda Meir, la future avocate Basia Cohen, Albert Einstein, le futur Irving Berlin. Deux d'entre eux figurent dans le groupe des cinq enfants de la partie fictionnelle.

Reste une question. Qui sont les stars de demain parmi les migrants d'aujourd'hui?





dimanche 15 octobre 2017

Alain Nadaud au cœur d'un colloque à Paris

Alain Nadaud, écrivain, éditeur, marin d'eau de mer.

Nadaldiens, Nadaldiennes, ceci vous concerne.
Il y a déjà plus de deux ans que l'immense écrivain français Alain Nadaud (1948-2015) est mort soudainement, au large d'une île grecque (lire ici). Laissant une œuvre majeure, hélas éparpillée entre divers éditeurs qui tardent souvent à réimprimer les livres épuisés. Une œuvre parfois mieux considérée à l'étranger qu'en France. Il existe ainsi en Inde une association de chercheurs qui se dédient à lui. En France, ses archives vont être accueillies à l'IMEC (Institut Mémoires de l'édition contemporaine).

Les hommes meurent, mais les œuvres vivent. Le premier anniversaire de sa disparition a été célébré à la Bibliothèque de Tunis (lire ici).

Et, aujourd'hui, la précieuse contribution d'Alain Nadaud à la littérature française sera l'objet d'un colloque international de deux jours qui va se tenir les 19 et 20 octobre prochains à l'Université Paris Nanterre.
On ne pouvait lui trouver meilleur titre que "Alain Nadaud, l'exigence d'écrire". Deux mots et tout est dit.

Voici par exemple ce qu'Alain Nadaud notait dans son "Journal" le 20 novembre 2009.
"... Le rapport à l'écriture est proche du rapport au corps d'une femme: on s'en approche, on le frôle et le caresse; on s'y reprend à plusieurs fois, on s'excite, on croit toucher au but, on jouit, mais sans jamais véritablement en atteindre le centre, le posséder. Aussitôt que le désir renaît, tout est à recommencer. Longtemps j'ai hésité quant à savoir user et disposer du corps des femmes, à trouver le moyen de leur donner de la jouissance, de même que longtemps je n'ai su que faire de cette activité d'écrire,dont j'étais embarrassé et dont je ne trouvais pas non plus l'emploi. Aussi, quand j'affirme que j'ai pris la décision d'arrêter d’écrire, est-ce à dire que, quand le désir s'estompe, l'écriture à son tour s'éloigne, puis vient à faire défaut? Comme si l'imaginaire, qui est le support commun aux deux relations, touchait à son point de tarissement? Car l'imaginaire érotique, qui sous-tend le désir et en est sans doute sa composante essentielle, est au plus près lié à l'imaginaire romanesque.
Est-ce que l'on n’écrit jamais que pour séduire? Et le moment venant, où le besoin de séduction se fait moins fort, est-ce que la pulsion d'écrire décline aussi à proportion?"

On signalera aussi la sortie posthume en début d'année de "L'herbier des Mythes" (Editions Tarabuste, 48 pages) avec, en ouverture et manuscrit, ce texte d'Alain Nadaud, écrit le 25 mars 2011 à Gammarth, près de Tunis, là où il vivait: "Des pays qu'ils ont traversés, les voyageurs en général s'encombrent de souvenirs inutiles ou factices, qui finissent par être relégués au grenier ou jetés. J'ai préféré quant à moi saisir de ces contrées ce qu'il il y a de plus fugace et éphémère: des feuilles d'arbre, des végétaux, parfois des fleurs séchées. En se renouvelant année après année, ces témoins du passage des saisons enfouissent leurs racines, au sens propre comme au figuré, dans le passé, redonnent vie aux anciennes légendes, fait resurgir à nos yeux étonnés la présence des mythes dont ils sont la vivante mémoire. De ce qui n'a pas eu lieu, de cet imaginaire, si vif à l'esprit des hommes qu'il influença leurs croyances, leurs gestes et leur destin, ces familles dérisoires témoignent de la puissance des rêves, puisque des hommes en ont fait foi, de leur fragilité en même temps que de leur permanence."

Le début de "L'herbier des mythes" est à feuilleter ici.

Première feuille de l'herbier d'Alain Nadaud. (c) Tarabuste.



Programme du colloque

Jeudi 19 octobre


9h30
Ouverture
  • Sylvie Gouttebaron, directrice de la Maison des Ecrivains et de la Littérature
  • Djamel Meskache, Editions Tarabuste
  • Dominique Viart, Université Paris Nanterre
"La mémoire d'un homme et d'une œuvre"
  • Adresse d'Olivier Poivre d'Arvor, Ambassadeur de France à Tunis, lue par Jean-Baptiste Malartre
  • Sadika Keskes, l'association les amis d'Alain Nadaud et la Galerie Alain Nadaud
11 heures
Romans d'aventures métaphysiques
Modérateur: Paolo Tamassia
  • Dominique Rabaté (IUF, Université Paris Diderot): "Jouer du vrai et du faux. Crime et reconstitution dans Auguste fulminant"
  • Laurent Demanze (ENS de Lyon): "Quête de l'écriture et écriture de l'enquête  une lecture du Livre des malédictions"
14h30
Une certaine idée de la littérature
Modérateur: Dominique Rabaté
  • Dominique Viart (Université Paris Nanterre): "La littérature comme anthropologie critique"
  • Paolo Tamassia (Université de Trento): "Séparation vs autonomie: les enjeux de la littérature selon Alain Nadaud"
15h30
La question éditoriale
Modérateur: Dominique Viart
  • Jean-Philippe Domecq, écrivain
  • Djamel Meskache, Editions Tarabuste
  • Serge Safran, Editions Zulma
16h30
Lecture
  • Alain Nadaud, "Autobiographie semi-fictive", lue par Jean-Baptiste Malartre.

Vendredi 20 octobre


9h30 
En lisant, en écrivant
Modérateur: Jean-Marc Moura (IUF, Université Paris Nanterre)
  • Silvia Disegni (Université Federico II, Naples): "Nadaud lecteur de Flaubert"
  • François Berquin (Université du Littoral): "Voyage en Grande-Scripturie"
11 heures
Alain Nadaud parmi les écrivains
Modérateur: Djamel Meskache
  • Belinda Cannone, écrivaine
  • Guy Cloutier,  écrivain 
  • Pierre Michon, écrivain
14h30
La réception de l'œuvre
Modératrice: Agathe Novak-Lechevalier (Université Paris Nanterre)
  • Philippe-Jean Catinchi ("Le Monde")
  • Alain Nicolas ("L'Humanité")
  • Jean-Baptiste Para (revue "Europe")
15h30
L'expérience littéraire
Modérateur: Silvia Disegni
  • Samir Marzouki (Université de la Manouba, Tunis): "D'écrire j'arrête, ou la cessation de l'écriture comme projet littéraire"
  • Hedia Abdelkefi (Université de Tunis Al-Manar): "La Fonte des glaces au miroir de D'écrire j'arrête"
16h30
Nadaud en images et sur scène
Modérateur: Philippe-Jean Catinchi
  • Jacques Gysin, professeur de français 
  • Sadika Keskes, plasticienne
  • Dominique Lièvre, musicien
  • Jean-Baptiste Malartre, comédien
  • Daniel Nadaud, plasticien

Lieu: Université Paris Nanterre
Auditorium de la maison de la recherche Max Weber
bâtiment W
Entrée libre
Colloque organisé par les éditions Tarabuste et l'Observatoire des Ecritures contemporaines (Université Paris Nanterre)
Responsables: Djamel Meskache et Dominique Viart
Avec le soutien de Sadika Keskes et de l'association Alain Nadaud, la Galerie Alain Nadaud, l'Ambassade de France à Tunis, le Centre des sciences des Littératures en langue française de l'Université Paris Nanterre, l'Institut universitaire de France et la Maison des écrivains et de la Littérature.

A noter encore qu'une souscription est ouverte en vue de la publication des Actes du Colloque. Infos ici.




jeudi 12 octobre 2017

L'abécédaire de la littérature jeunesse française


Il y a ceux qui sont à la Foire du livre de Francfort et il y a ceux qui n'y sont pas.
Il y a ceux qui ont la chance de voir l'exposition "ABC, l'esprit de la lettre" qui y est présentée (lire ici) et il y a ceux qui ne l'ont pas.
Il y a ceux qui s'en foutent et il y a ceux qui aimeraient savoir à quoi ressemble cet abécédaire, concocté par 27 illustrateurs de langue française, invités à illustrer une lettre de l'alphabet tirée au sort en y plaçant au moins dix mots imposés (choisis par Ramona Badescu et Emmanuel Guibert).

Pour ceux-là, et pour moi, et grâce aux photos de Sylvie Vassallo, conseillère littérature jeunesse pour la Buchmesse et directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis (SLPJ), le voici. Merci, merci.


A par Antoine Guilloppé.

B par Magali Le Huche.

C par Blexbolex.

D par Olivier Douzou.

E par Cécile Gambini.

F par Albertine.

G par Joëlle Jolivet.

H par Emilie Vast.

I par Bruno Heitz.

J par François Place.

K par Katy Couprie.

L par Stephanie Blake.

M par Olivier Tallec.

N par Laurent Moreau.

O par Serge Bloch.

P par les Tigres gauchers.

Q par Benjamin Chaud.

R par Kitty Crowther.

S par Ilya Green.

T par Nathalie Choux.

U par Edouard Manceau.

V par Benjamin Lacombe.

W par Delphine Chedru.

X par Carole Chaix.

Y par Nathalie Novi.

Z par Marc Boutavant.

Voilà un bel éventail de la création française en littérature de jeunesse.





Retrouver le beau pays de l'enfance absolue grâce à Timothée de Fombelle

Timothée de Fombelle.

Sur l'élégante couverture se suivent, ou plutôt se répondent, le nom de Timothée de Fombelle et le titre "Neverland" (L'Iconoclaste, 120 pages). On ne s'en étonne pas vraiment, l'auteur ayant jusqu'à présent publié de magnifiques romans jeunesse, "Tobie Lolness", "Vango", "Le livre de Perle" (Gallimard Jeunesse, 2006, 2010 et 2014). Et "Neverland" étant, on le sait, cette île imaginaire créée par J.M. Barrie pour la pièce de théâtre "Peter Pan" et le roman "Peter Pan et Wendy".

Il n'est pas inutile de savoir que le terme anglais de "Neverland" est défini par le dictionnaire Longman comme "un lieu imaginaire où tout est parfait" ("[an] imaginary place where everything is perfect"). Car c'est exactement ce que fait Timothée de Fombelle dans ce premier roman destiné aux adultes, superbe, où il se met en quête de l'enfance merveilleuse dont il a bénéficié et dont ne reste chez l'adulte qu'il est devenu que d'évanescentes traces.

De passage à Bruxelles, l'écrivain français explique sa démarche: "L'enfance est la source de tout le reste. C'est l'énergie vitale. Je sentais que je n'avais jamais pris frontalement le sujet. Il me manquait en effet la description du réservoir qui a permis mes autres livres, destinés à la jeunesse. J'ai écrit ce livre pour protéger l'enfance, pour protéger l'enfant en moi. Mais il ne m'était pas possible de l'écrire pour les enfants."

Ce premier roman sort donc chez un autre éditeur et à la rentrée littéraire pour indiquer le changement de lectorat. "Mais mon écriture pour la jeunesse n’est pas un escabeau pour la littérature adulte", précise Timothée de Fombelle. "L'Iconoclaste m'avait demandé si je n'aurais pas un livre qui ne tienne pas en jeunesse."

Et voilà "Neverland", petit bijou dont on découvre et savoure chaque phrase. L'auteur y raconte toutes ses tentatives de se rapprocher de son enfance, un haut territoire qui lui semble désormais inaccessible. "Je suis parti un matin d'hiver en chasse de l'enfance", écrit-il. "De l'enfance absolue", précise-t-il. Il nous confie sa quête minutieuse, ses découvertes précieuses. Il est peut-être un chasseur fou, il est surtout un chercheur d'or.

En sa compagnie, on visite la maison des grands-parents, on découvre ces deux personnes extraordinaires, attentives, fines et conscientes du temps qui passe, on partage des émotions, des secrets. On escalade des grilles et on traverse des frontières. Est-il possible de se glisser dans la maison de son enfance? Est-on prêt à le faire? Avec une infinie délicatesse et d'une plume aussi riche que subtile, Timothée de Fombelle emmène ses lecteurs à la recherche de ce qu'ils ont été, que leur enfance ait été heureuse ou non. Il nous interroge sur la place des enfants dans nos vies, dans nos villes. Une douceur absolue, émaillée de chocs émotionnels comme la lettre du grand-père jeune à son épouse ("une lettre retrouvée au hasard d'un des innombrables paquets") et une lumière enveloppante émanent de cette magnifique exploration longue d'une année, porteuse de beauté et de paix.

"Le thème de "Neverland" est celui de l'enfance", complète Timothée de Fombelle, "un plaisir dans une certaine souffrance. J'ai voulu retrouver la source de l'enfance dans ma vie, même si prendre ce chemin à rebours est toujours un peu douloureux. J'ai voulu mettre en ordre, faire un rangement de l'enfance. Au-dessus de mon épaule, j'ai des témoins, mes frères et sœurs, ma mère, une quinzaine de cousins. Nous avons une partie commune que je ne pouvais trahir. Je ne pouvais donc pas tricher. "Neverland" est un chemin de ronde, je ne plus y rentrer alors je l'invente. Mais cette vérité est validée par les lecteurs qui ont eu une enfance différente de la mienne et s'y retrouvent aussi. J'ai essayé d'attraper l'enfance dans le contexte de notre monde. De retrouver l'énergie de l'enfance et de l'adolescence."

Le livre se remarque aussi par la beauté de son écriture. "Le travail de la langue est un long travail. Je recherche la précision, la tension, la densité. Mais je ne pourrais pas écrire autrement. Ici, il y a du flou, du brouillard. Par contre, écrire pour la jeunesse impose la clarté, c'est la politesse de l'auteur." Dans "Neverland", le temps s'arrête puis repart. Et s'offre un tremplin en dernière page, une phrase de Rimbaud sur l'éternité. "Cette phrase, "Elle est retrouvée! Quoi? - L'éternité." me hante depuis très longtemps", dit l'écrivain. "J'avais utilisé cette idée dans "Le livre de Perle" avec une phrase de J.M. Barrie venant de "Peter Pan: "Chaque fois que quelqu'un dit: "Je ne crois pas aux contes de fée", il y a une petite fée quelque part qui tombe raide morte." Quel tremplin!


Timothée de Fombelle enfant. (c) D.R.





mercredi 11 octobre 2017

L'arbre à poèmes d'Abdellatif Laâbi

Abdellatif Laâbi.

Les Midis de la Poésie ont repris le mardi, en majesté, avec Laurent Gaudé le 3 octobre dernier. Ils se sont poursuivis hier avec Stefan Hertmans et Yannick Renier à propos de l'écriture de W.G. Sebald. Mardi midi prochain, le 17 octobre, on entendra le magnifique poète marocain Abdellatif Laâbi. Il s'entretiendra avec Soraya Amrani (La Charge du Rhinocéros). Il sera question d'un arbre à poèmes.

L'arbre à poèmes.


Apéritif
"Je suis l'arbre à poèmes. On a bien essayé sur moi des manipulations, qui n'ont rien donné. Je suis réfractaire, maître de mes mutations. Je ne m'émeus pas à de simples changements de saison, d'époque. Les fruits que je donne ne sont jamais les mêmes. J'y mets tantôt du nectar, tantôt du fiel. Et quand je vois de loin un prédateur, je les truffe d'épines. 
Parfois je me dis: Suis-je réellement un arbre? Et j'ai peur de me mettre à marcher, parler le triste langage de l'espèce menteuse, m'emparer d'une hache et m'abattre sur le tronc du plus faible de mes voisins. Alors je m'accroche de toutes mes forces à mes racines. Dans leurs veines infinies je remonte le cours de la parole jusqu'au cri primordial. Je défais l'écheveau des langues. J'attrape le bout du fil et je tire pour libérer la musique et la lumière. L'image se rend à moi. J'en fais les bourgeons qui me plaisent et donne rendez-vous aux fleurs. Tout cela nuitamment, avec la complicité des étoiles et des rares oiseaux qui ont choisi la liberté.
Je suis l'arbre à poèmes. Je me ris de l'éphémère et de l'éternel.
Je suis vivant."

Sept questions à Abdellatif Laâbi
Comment vous est venue cette phrase "Je suis l'arbre à poèmes"?
Comme viennent la plupart des images en poésie. Elles surgissent de façon irrationnelle et  prennent forme dans une espèce de rêve éveillé.
Vous représente-t-elle?
En tout cas, elle émane de moi.
Vous évoquez l'importance des racines. Est-ce le cas pour vous?
A la différence des racines de l’arbre, les miennes sont nomades. J’ai d’ailleurs rêvé dans un de mes textes de "libérer les arbres de leur immobilité".
Quelle est la sève qui nourrit le poète que vous êtes?
Deux sources alimentent cette sève: l’indignation et l’amour.
Pouvez-vous expliquer comment les fruits changent en fonction de ceux qui vont les cueillir?
De la même façon que les poèmes changent en fonction de celle ou celui qui va les lire. Si le lecteur  ignore la poésie qu’il y a en lui, il ne captera du poème qu’une prose indigeste.
Vous abordez la question du mensonge et donc celle de la vérité. A qui vous adressez-vous?
Pardonnez-moi de vous répondre avec cette citation de l'un de mes poèmes de jeunesse:  "A tous ceux qui peuvent entendre encore le cri de l’homme".
Votre poésie se nourrit-elle de réalité ou d'imaginaire?
A la place du "ou", je mettrai plutôt un "et".

Extraits






Infos pratiques
Midi de la Poésie: "Abdellatif Laâbi et son arbre à poèmes".
Date: mardi 17 octobre, de 12h40 à 13h30.
Lieu: Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (Petit auditorium), rue de la Régence, 3, 1000 Bruxelles.
Organisation: Midis de la poésie-Alliance Française Bruxelles-Europe.
Entrée: 6 € (3 € si réduction).
Réservation: info@midisdelapoesie.be