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samedi 24 février 2018

Les petites histoires roses de Kitty Crowther

Maman Ours et Ourson. (c) l'école des loisirs, Pastel.

Merci à Sara Donati, auteure-illustratrice italienne hébergée une nuit par Kitty Crowther, qui a rêvé que sa logeuse faisait un livre rose, au titre écrit à la main , "Petites histoires de nuits". Oui, "nuits" avec "s". Merci à elle car ce rêve est devenu un délicieux livre de papier, en format plutôt petit tenant bien en main, quasi carré, rose mais pas que, avec le titre rêvé écrit à la main (l'école des loisirs, Pastel, 80 pages). Un livre qui a déjà été traduit en suédois par le regetté Ulf Stark (lire ici).

Retour à la maison. (c) l'école des loisirs, Pastel.

L'album commence sans texte. Dans une double page paysagère, entre arbres, sapins et autres petites plantes comme Kitty Crowther excelle à les représenter, dans le rose du soleil couchant, on voit Maman Ours et Ourson rentrer à la maison. La jupe maternelle à rayures bayadères brille dans le soir.

On retrouve Ourson dans son lit.

Marchandages de mise au lit. (c) l'école des loisirs, Pastel.

Trois "s'il te plaît" valent assurément trois histoires. Maman Ourson va les raconter à Ourson.
D'abord, celle de la gardienne de nuit qui sonne le gong chaque soir pour inviter les plus jeunes à se coucher. Ensuite, celle de Zhora, la petite fille à l'épée qui s'est perdue en cherchant la plus belle mûre, enfin, celle du monsieur au grand manteau qui a perdu son sommeil.

Kitty Crowther raconte successivement ces trois histoire, autant par un texte chantant propice au sommeil que par des dessins aux crayons de couleurs d'une incroyable luminosité et infiniment riches de détails. Les histoires nous mènent bien entendu bien plus loin que ne le laisse croire leur simple énoncé. Entre chacune, on revient dans la chambre d'Ourson où Maman Ours conteuse dialogue avec son petit à propos de l'histoire entendue. Mais elle ne sait pas ce qui se passe dans la chambre quand elle la quitte pour rejoindre son fauteuil près du feu et se plonger dans un livre aux personnages connus des lecteurs de l'album.

"Petites histoires de nuits" est un album tendre et doux sans mièvrerie qui ouvre mille univers et prépare au rêve. Tout en rose, mais d'un rose vivifiant qui fait plaisir à voir, il raconte plein de petites histoires dans ses trois histoires, invitant autant les humains que les animaux. On y retrouve avec plaisir le style graphique de l'auteure-illustratrice, tout en lignes parallèles de multiples couleurs, qu'on avait découvert dans son livre sur Jan Toorop (lire ici), et son goût pour les détails. Pour les enfants en âge d'école maternelle.

Avec la gardienne de nuit. (c) l'école des loisirs, Pastel.

Avec la petite fille à l’épée. (c) l'école des loisirs, Pastel.

Avec le monsieur insomniaque. (c) l'école des loisirs, Pastel.

Quand Maman Ours quitte la chambre. (c) l'école des loisirs, Pastel.


Kitty Crowther est à la Foire du livre de Bruxelles ce samedi 24 février.







vendredi 23 février 2018

Audacieux et réussi, le recueil de Pascale Pujol

Pascale Pujol. (c) Ville de Villemomble-Nathalie Euvrie.


Pascale Pujol avait signé en 2015 un épatant premier roman, "Petits plats de résistance" (Le Dilettante) aujourd'hui repris au Livre de Poche. Drôle comme tout, complètement inattendu avec cette succession de recettes de cuisine où rissolent toute une flopée de personnages: une cuisinière qui est devenue employée de Pôle Emploi, son mari, leur fillette surdouée, leur fils ado, un patron de presse, son fils à lui plutôt dans le genre nigaud, plein d'autres encore, avec ou sans papiers. Bref, une comédie urbaine bondissante dont les ingrédients régalent de secrets familiaux, de balades dans le quartier parisien de la Goutte d’Or, de séances au tribunal de commerce... Indigeste? Pas du tout. On demanderait même à se resservir tant le choc des classes et des cultures révèle le goût des mots et le festin qu'est la littérature.

Un extrait de "Petits plats de résistance" peut être lu ici.


Toute au souvenir de cette lecture revigorante, je me suis précipitée sur le nouveau recueil de nouvelles de Pascale Pujol, le second chez Quadrature, "Sanguines" (96 pages). Sans trop réfléchir au titre. Sans lire la quatrième de couverture: "Douze tableaux, douze nouvelles, douze lunes devrait-on dire… Car on parle ici de lunes, de cycles, de sang. De menstruations. Un thème tabou, un bastion que la littérature a souvent refusé d'investir parce qu'il y a un je-ne-sais-quoi de tribal, de reculé, de primitif dans ces histoires qui doivent rester secrètes, refoulées ou proscrites: qu'elles soient accueillies avec déception, soulagement ou exaspération, les règles nous ramènent à notre condition animale."

C'est donc sans aucun avertissement que j'ai découvert ces douze nouvelles sur les règles, formidables en diable, rudement différentes les unes des autres, qui vous emmènent ailleurs alors que finalement vous pourriez être chez vous. Surtout pas réservées au sexe féminin. Hommes et femmes y évoluent, toujours en fonction des "périodes" féminines. C'est inattendu, virevoltant et remarquablement bien troussé. Il y en a de tous les genres d'écriture, dans tous les registres de sentiments. Magie noire percutante dans "Magie rouge", épatant renversement des rôles masculin-féminin dans "Monsieur Ragnagnas", tendre coup de main secret dans "Le samovar", folie grave dans "Lady-Net", solitude d'une ado dans "Le passage", colocation improbable dans "L'alignement des planètes", incroyable découverte artistique dans "Technique mixte", curiosité fatale dans "Vernis à ongles", ultimes souvenirs dans "Dernier round", émouvant lien mère-fille dans "La boîte à secrets", marketing au masculin dans "La coupe est pleine", "Sortilège" bouclant la boucle.

Le tout est conté d'une plume habile et efficace, tendre ou acide, en plein accord avec son sujet, en tout cas jamais vulgaire malgré les territoires explorés. Un recueil à ne pas rater.

Pascale Pujol est à la Foire du livre de Bruxelles ce vendredi 23 au soir et le samedi 24 février.




Le prix Prem1ère 2018 à Mahir Guven

L'éditeur Philippe Rey et le romancier lauréat Mahir Guven.


Premier jour de Foire du livre à Bruxelles et proclamation du Prix Prem1ère de la radio La Première de la RTBF. Doté de 5.000 euros, ce prix d'auditeurs récompense chaque année un premier roman francophone choisi dans une liste de dix (lire ici), établie par un comité de professionnels du livre. Par neuf voix contre trois, Mahir Guven est devenu  ce 22 février le lauréat du Prix Prem1ère 2018, le douzième, pour son roman, "Grand frère" (Editions Philippe Rey, 2017, 271 pages).

Joie supplémentaire pour l'éditeur Philippe Rey venu de Paris partager la joie du lauréat et des jurés: sa maison avait été à l'honneur lors de la première édition du prix, en 2006, Houda Rouane ayant été choisie pour "Pieds blancs", un premier roman qui demeurera sans doute son seul livre.
Le premier roman "Grand frère" a été préféré à "Il ne portait pas de chandail" d'Annick Walachniewicz (L'Arbre à paroles) et "Ces rêves qu'on piétine" de Sébastien Spitzer (Editions de l'Observatoire).
Dans "Grand frère", Mahir Guven, 31 ans, fait entendre les voix croisées de deux frères qui ne se sont plus vus depuis trois ans. Fils d'un réfugié syrien en France devenu chauffeur de taxi et d'une Bretonne disparue trop tôt, ils ont emprunté des routes différentes. L'aîné est chauffeur de VTC (voiture de transport avec chauffeur), comprenez qu'il est chauffeur Uber. Enfermé dans sa carlingue, il rumine le monde avec amertume, dans son langage fleuri. Connecté en permanence, il ne sort souvent de sa Japonaise qu'au bout de onze ou douze heures. Pour se précipiter sur un joint, un "oinj" dans le texte. Le cadet est très différent. Il s'interroge, questionne la société, s'instruit, bosse comme infirmier, bosse tellement bien qu'il pourrait être chirurgien. Cet idéaliste part faire de l'humanitaire en Syrie. Ce que tout le monde traduit par "il rejoint le jihad".

Tel est le cadre du premier roman, original, intéressant et percutant, de Mahir Guven. On découvre alternativement les points de vue des deux frères, dans leurs langues respectives, sur un rythme narratif plutôt lent, même si par moments, les choses s'accélèrent drôlement. Par exemple quand Grand frère voit sortir Petit frère d'un autocar en provenance de l'Allemagne au moment où on annonce des actions terroristes dans Paris. Par exemple quand Petit frère vient sonner chez Grand frère. Il en sera ainsi jusqu'aux ultimes lignes. Entre-temps, on aura découvert l'itinéraire de la famille, les deux grands-mères, la Bretonne et la Syrienne, le quotidien de la banlieue. On aura passé une tête à la mosquée, chez les flics et au resto rendez-vous de la fine équipe des VTC. On aura appris les rudiments de la chirurgie et ceux du terrorisme. On aura découvert l'humanitaire musulman en Syrie, la guerre et le reste, les arrangements pour rester en vie et les dévouements infinis à différentes causes.

Mais "Grand frère" n'est pas le récit d'un petit gars de France parti faire le jihad en Syrie, alors que son père et son frère se font un sang d'encre. Il est le cri de colère d'un trentenaire contre les raccourcis d'une société bien-pensante. Pour lui, Syrie ne veut pas dire terrorisme et il en donne une belle leçon dans ce roman coup de poing, écrit dans la langue des banlieues (un glossaire en fin d'ouvrage traduit les mots de cette langue vernaculaire teintée de verlan, ce procédé né au Moyen-Age et grandement utilisé dans la société française depuis la Seconde Guerre mondiale comme on ne le sait pas assez). Bien pensé avec les voix de ces deux frères en parallèle, riche de sa perception de l'immigration politique, miroir de la débrouille en banlieue, cri d'amour à une famille comme il y en a mille, ce premier roman nous ouvre les yeux sur ce qui se passe à côté de nous.

Mahir Guven.
Tout sourire, Mahir Guven est venu à Bruxelles recevoir son prix. Il nous racontera comment il est devenu romancier. Il nous partagera les titres de livres qu'il juge excellents, "des histoires qui vous attrapent et vous assoient", "Martin Eden" de Jack London, "Léon l’Africain" d'Amin Maalouf, ou plus près de nous, "Vernon Subutex" de Virginie Despentes. "Pour moi", affirme-t-il, "il faut qu'il y ait une alchimie entre la forme et le fond."

Le jeune écrivain nous dira aussi que s'il n'y avait pas eu 200.000 sans papiers régularisés en France dans les années 80 grâce à Jack Lang, il n'en serait pas là, car ses parents étaient du nombre. Et lui estime être le résultat gagnant de cette régularisation. En effet, il était né sans nationalité, en 1986 à Nantes, d'une mère turque et d'un père kurde, réfugiés en France. Aujourd'hui, après des études de droit et d'économie, Mahir Guven a rejoint l'équipe de l'hebdomadaire " Le 1" dont il est le directeur exécutif.

Cinq questions à Mahir Guven
Comment êtes-vous devenu écrivain?
Il n'y a pas vraiment de raison au fait que j'ai publié un livre. Dans le milieu où j'ai grandi, à Saint-Sébastien-sur-Loire, près de Nantes, il n'y avait ni écrivain, ni journaliste, à part sur une plaque de rue ou comme nom d'école. C'était une notion dématérialisée pour moi. Quand je suis arrivé à Paris pour collaborer avec la revue "Le 1", j'ai compris ce qu'était un écrivain. J'en ai rencontré plusieurs. La notion s'est matérialisée.
Comment est né ce premier roman?
J'écrivais déjà auparavant, des textes courts, des nouvelles. Un jour, après une déception amoureuse, j'étais très mal. J'ai écrit un texte à toute vitesse, "l'ailleurs, c'est exister pour soi" (lire ici), et je l'ai publié sur Facebook. L'éditeur Philippe Rey que je connaissais un peu l'a lu. Il m'a contacté et m'a invité à déjeuner. Il m'a proposé d'écrire un livre. Cela m'a pris trois ans au total dont un an d'écriture.
Comment l'avez-vous commencé?
Quand je suis tombé sur le sujet. J'ai toujours été passionné par la vie des taxis, comme dans les films "Taxi driver" ou "Taxi Téhéran" ou comme dans le livre "Taxi" de Khaled Al Khamissi. Je pense que les chauffeurs de taxi connaissent la société mieux que nous. Ma première idée pour le livre a été celle du taxi. L'autre est que je suis choqué par le fait que des jeunes de mon âge choisissent de se diriger vers la mort et non vers la vie. Ils sont de MA génération. Qu'est-ce qui leur passe par la tête? Et puis, quand j'attrape mon os, j'aime le ronger jusqu'au bout. Souvent, quand on est en marge de la société, on voit  les choses différemment.
Vous abordez la question du jihad.
Oui, par l'autre côté. Pourquoi conclure très hâtivement comme le fait la société française que partir en Syrie équivaut à partir faire la guerre? On imagine la catastrophe dès le départ alors qu'il y a toujours de l'amour dans l'humanité, de la foi en l'humain.
Vos deux frères sont rarement mis en avant dans la littérature.
Je voulais raconter une histoire d'amour fraternel dans un milieu auquel les arts s'intéressent peu à part le rap. J'avais à cœur de faire entrer dans mon livre ce milieu et cette langue du grand frère afin que le lecteur soit le premier psychologue de ce dernier. La caractéristique de cette jeunesse est qu'elle ne parle pas en public, qu'elle cache ses émotions, qu'elle est tournée vers elle-même. Or, quand on n'extériorise pas par les mots, on le fait d'une autre manière.
Mais comment dialoguer en famille dans une famille d'immigrés, avec cette langue nouvelle que les parents ne parlent pas toujours bien, quand ce sont les enfants qui remplissent les papiers officiels? Sans doute que moi aussi, si j'avais dû émigrer enfant en Chine avec mes parents par exemple, j'aurais été celui qui complète les documents.
Chaque génération a eu sa langue d'ados, pour s'opposer au monde des adultes. La langue du livre, c'est ma langue, cela a été ma langue. J'avais à cœur de montrer cette langue vernaculaire.


Les précédents lauréats du prix Prem1ère

2017 Négar Djavadi, "Désorientale" (Liana Levi, lire ici)
2016 Pascal Manoukian, "Les échoués" (Don Quichotte, lire ici)
2015 Océane Madelaine, "D'argile et de feu" (Editions des Busclats, lire ici)
2014 Antoine Wauters, "Nos mères" (Verdier, lire ici)
2013 Hoai Huong Nguyen, "L'ombre douce" (Viviane Hamy)
2012 Virginie Deloffre, "Lena" (Albin Michel)
2011 Nicole Roland, "Kosaburo, 1945" (Actes Sud, lire ici)
2010 Liliana Hazar, "Terre des affranchis" (Gaïa)
2009 Nicolas Marchal, "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises)
2008 Marc Lepape, "Vasilsca" (Galaade)
2007 Houda Rouane, "Pieds-blancs" (Philippe Rey)



mercredi 21 février 2018

Jean Teulé revient à ses fondamentaux

Jean Teulé.

Prenez un train au hasard. Pourquoi pas celui de Brive, dit le "train du cholestérol", menant joyeusement le monde de l'édition française vers la Corrèze en novembre. Zoomez sur deux personnes qui y ont pris place l'an dernier. Par exemple, l'écrivain Jean Teulé et le critique Julien Bisson. Tendez vos oreilles. Que se disent-ils? L'ex-patron de "Lire" affirme à celui qui fait la promotion de "Comme une respiration" (lire ici): "C'est un roman pour toi, Jean!". Julien Bisson avait tout juste découvert qu'il y avait eu une épidémie de danse à Strasbourg en 1518. Oui, de danse.

A l'hôtel, le soir, l'écrivain tente d'en savoir plus. Sur internet, il tombe sur une "Chronique alsacienne" de 1519 qui fait aujourd'hui la quatrième de couverture de son nouveau roman, le sidérant "Entrez dans la danse" (Julliard, 158 pages). Le sujet était assurément pour lui. Voilà Jean Teulé de retour aux affaires! De passage à Bruxelles, il me le confirme: "Oui c'est fini de faire le poète délicat. Je retourne dans le dur. "Comme une respiration", c’était un titre et aussi un épisode de ma vie."

"Une étrange épidémie a eu lieu dernièrement
Et s'est répandue dans Strasbourg
De telle sorte que, dans leur folie,
Beaucoup se mirent à danser
Et ne cessèrent jour et nuit, pendant deux mois
Sans interruption,
Jusqu'à tomber inconscients.
Beaucoup sont morts."
Chronique alsacienne, 1519


Avec les deux squelettes qui se trémoussent en couverture de "Entrez dans la danse", on pourrait croire qu'on va rigoler. Erreur. Dès les premières pages, on plonge dans l'effroi. En ce mois de juillet 1518, une jolie jeune femme habitant rue du Jeu-des-Enfants jette son nourrisson dans la rivière et rentre chez elle. Mais la Troffea n'y reste pas. Elle sort dans la rue. Elle danse. Elle danse sans s'arrêter. Personne n'est capable de la retenir, même pas son gentil mari. Elle va vite être rejointe par d'autres danseurs, de plus en plus nombreux, infatigables, qui ne tombent qu'au bout de leurs forces malgré les diverses tentatives de les arrêter. Ils dansent contre l'enfer sur terre.

Cet incroyable événement à propos duquel on n'a toujours pas d'explication scientifique sûre s'est produit à Strasbourg il y a juste 500 ans. Il nous parvient par la plume habile de Jean Teulé, dont les descriptions nous font visualiser les scènes, mais qui s'autorise aussi de rigolos anachronismes comme "bio", "flashmob" ou "technoparade" pour le plaisir du lecteur. L'écrivain est un vrai raconteur d'histoires, on le sait, même atroces. A travers ces faits, il dénonce aussi, l'air de rien, l'attitude de ceux qui ont laissé crever leur population, en proie aux calamités naturelles, aux épidémies et à la famine au point de tuer leurs enfants ou de les manger. Tout cela est habilement mis en place et illuminé par les magnifiques histoires d'amour de deux couples, les Troffea et les Gebviller. "Entrez dans la danse" est une des ces histoires épouvantables que Jean Teulé a le don de dénicher et de raconter de l'intérieur. Le livre est illustré de dessins, des gravures de l'époque qui ont été redessinées dans le même style, comme si Melchior Troffea les avait toutes faites.

Trois questions à Jean Teulé
Que s'est-il passé à Strasbourg en 1518?
On n'a jamais très bien su ce qui s'est passé mais il y a eu beaucoup de victimes. C'est peut-être une épilepsie collective, pas une danse de Saint-Guy ou des crises d'ergotisme. L'explication est plutôt à trouver dans une crise de désespoir terrible. A ce propos, je me souviens d'un journaliste de France Info qui racontait qu'à Alep, dans une maison pleine de gravats et de corps d'enfants morts, une femme dansait, comme prise d'une transe chamanique.
Il y avait alors à Strasbourg une telle misère, une famine telle que les mères balançaient leurs enfants à la rivière quand elles n'avaient plus de lait pour les nourrir, ou que les familles mangeaient leurs enfants. Arrivait aussi alors une autre religion, le protestantisme, et était bien installée une parano des Turcs. Quel désespoir! La première à danser est la Troffea et sa danse est contagieuse.
En vous lisant, on voit tout ce que vous racontez.
Oui, ces descriptions sont ma marque de fabrique. C'est comme ça que j'ai envie de raconter. En mélangeant termes anciens et modernes. Les anachronismes sont dans la part de l'auteur, pas dans celle des personnages. Je m'adresse à des gens d'aujourd'hui, je pratique donc la langue d'aujourd'hui.
Vous dénoncez aussi la gestion de la population.
Je voulais aussi montrer combien le clergé a abusé des gens. Il vendait des indulgences aux plus pauvres pour faire construire Saint-Pierre de Rome! Strasbourg est riche. La mairie ne comporte que des bourgeois qui alternent au pouvoir. Andreas n'a pas eu de pot. Il a eu la mairie l'année où il ne fallait pas. Il a convoqué un déjeuner avec l'évêque et lui a fait du chantage: si vous n’ouvrez pas vos réserves aux pauvres, tout va exploser.
En même temps, il y a dans mon roman deux histoires d'amour total en parallèle, une pudique, une plus trash.

Pour lire le début de "Entrez dans la danse", c'est ici

Jean Teulé sera à la Foire du livre de Bruxelles le samedi 24 février.





mardi 20 février 2018

Le romancier et journaliste turc, Ahmet Altan, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité

Ahmet Altan.

Au moment où la Foire du livre de Bruxelles s'apprête à accueillir Asli Erdogan (lire ici), les éditions Actes Sud nous font part d'une détestable nouvelle, la réclusion criminelle à perpétuité d'Ahmet Altan, journaliste et romancier turc. Cinq autres journalistes ont été condamnés le même jour à une peine identique.

Voici le communiqué de l'éditeur.

Accusé d'avoir participé au putsch manqué du 15 juillet 2016, Ahmet Altan était incarcéré depuis septembre 2016 à la prison de Silivri (à 70 kms d'Istanbul). Vendredi 16 février 2018, il a été reconnu coupable ainsi que cinq autres personnes dont son frère, le journaliste Mehmet Altan, d'avoir tenté de "renverser l'ordre prévu par la Constitution de la République de Turquie ou de le remplacer par un autre ordre ou d'avoir entravé son fonctionnement pratique au moyen de la force et de la violence".
Il est condamné à la réclusion à perpétuité.
Ahmet Altan, né en 1950, est un des journalistes les plus renommés de Turquie, son œuvre de romancier a par ailleurs connu un grand succès, traduite en de nombreuses langues (anglais, allemand, italien, grec…). Deux de ses romans sont parus en français, chez Actes Sud: "Comme une blessure de sabre" (2000) et "L'Amour au temps des révoltes" (2008).
Son père, le journaliste Çetin Altan, fait partie des 17 députés socialistes qui entrent au Parlement turc en 1967. Pour ses articles, il sera condamné à près de 2.000 ans de prison. En 1974, dans le contexte de "L'Opération de maintien de la paix " (invasion de la partie nord de Chypre par les forces militaires turques), Ahmet Altan s'engage dans le journalisme: très vite, il commence à être connu pour ses articles en faveur de la démocratie. Il publie en 1982 son premier roman (vendu à 20.000 exemplaires) puis devient, en 1985, le rédacteur en chef du journal "Günes". Il publie son deuxième roman qui est condamné pour atteinte aux bonnes mœurs et fait l'objet d'un autodafé.
1990 Devenu journaliste à la télévision, il condamne la guerre et les deux camps, en dénonçant les crimes du PKK et de l'armée turque.
1995 Il devient rédacteur en chef du journal "Milliyet" (l'un des plus importants du pays). Sous la pression de l'état-major, le journal le licencie. À la suite d'un article satirique, il est condamné à 20 mois de prison avec sursis. Il est accusé de soutenir la création d'un Kurdistan indépendant.
1996 Son quatrième roman est un vrai phénomène de librairie, il y aborde les assassinats sans suite judiciaire.
1999 Avec Orhan Pamuk et Yachar Kemal, il rédige une déclaration pour les droits de l'homme (et des droits culturels des Kurdes) et de la démocratie en Turquie, elle sera signée par Elie Wiesel, Günter Grass, Umberto Eco…
2007 Il crée le journal d'opposition "Taraf", dont il est rédacteur en chef jusqu'à sa démission en 2012.
2008 Il publie un article, "Oh, Mon Frère", dédié aux victimes du Génocide arménien et se voit inculpé d'insulte à la nation turque.
2011 Il reçoit le prix Hrant Dink de la Paix (Hrant Dink est un journaliste arménien assassiné en 2007).
Esprit critique et très en prise avec la société turque, il est arrêté le 10 septembre 2016 ainsi que son frère Mehmet Altan, également journaliste, accusés d'avoir participé au putsch manqué du 15 juillet 2016. Douze jours plus tard, il est mis en liberté provisoire, mais vingt-quatre heures plus tard, il est de nouveau incarcéré et reste en prison, inculpé "d'appartenance à une organisation terroriste" et de "tentative de renversement de la République de Turquie". Il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, le vendredi 16 février 2018, par le 26e tribunal pénal d'Istanbul.

"Après le coup d'état manqué de juillet 2016, nous sommes les deux premiers écrivains à avoir été arrêtés sur des chefs d'accusation kafkaïens. La prison à vie a été requise contre nous et nous avons cru d'abord que c'était une blague. Nous avons cru qu'ils nous libéreraient après avoir eu la satisfaction de nous avoir maltraités. Ils m'ont relâchée, mais lui, ils l'ont condamné à perpétuité. Sans preuve, sans faits avérés, c’est purement atroce! J'appelle tous les écrivains, les éditeurs, les journalistes à être solidaires d'Ahmet Altan et de tous les écrivains, journalistes, jetés en prison ou persécutés", a réagi Asli Erdogan, ce 19 février 2018.

Une pétition demandant la libération d'Ahmet Altan peut être signée ici.





Attention si vous êtes le sosie d'un truand

Bertrand Puard.

Un roman ado joliment écrit, vraiment haletant avec toutefois une réflexion sur l'humain? J'ai ce qu'il faut, la trilogie "L'archipel" de Bertrand Puard  auteur de la célèbre série "Les effacés". Le tome 1, "Latitude" (Casterman, 288 pages), est sorti, le deuxième terminé et annoncé pour août et le troisième prévu pour janvier 2019. L'Archipel est le nom du lieu, sur une île de l'Antarctique, où se cachent du monde des puissants et où sont enfermés des adolescents, coupables de crimes terribles.

Pas vraiment un lieu de villégiature que cette prison en terres glacées. C'est pourtant là qu'est coincé Yann Rodin, 16 ans. Il n'a rien fait de répréhensible mais, sosie parfait de Sacha Pavlovitch, 16 ans également, trafiquant d'armes recherché qui a déjà beaucoup de sang sur les mains, il a été échangé avec lui.

Comment Yann s'est-il retrouvé là? Parce qu'il est la victime d'un nouveau business très lucratif, l'échange d'identités. Vous posez quelques millions sur la table, pas compliqué puisque vous êtes riche grâce à vos trafics interdits, et une organisation s'occupe de vous trouver un sosie, et de le faire tomber à votre place. ADN? Tous les problèmes éventuels sont envisagés et réglés de main de maître. Pendant que votre sosie va croupir à l'ombre, sans vraiment comprendre ce qui lui arrive, vous endossez sa place au soleil. Vous vous glissez dans sa peau grâce à un recueil de notes à son sujet que vous avez soigneusement étudié.

C'est ce qui se passe avec Yann et Sacha dont on découvre les parcours respectifs dans ce chouette roman bien ficelé. Leurs deux voix se font entendre en parallèle, sous la forme du journal que Yann tient dans sa prison et par le récit de Sacha de ce qui l'a mené à agir de la sorte.

Evidemment, ce n'est que la base du livre. Il faut en découvrir les différents épisodes dans les pages, se frotter aux différents personnages, dont la policière portugaise, dont le prêtre qui s'occupe de Yann, dont sa petite amie, dont un journaliste très curieux, dont la chercheuse envoyée à l'Archipel étudier la sismographie du lieu, dont ce curieux éditeur obèse. Sans oublier Yann et Sacha qui paraissaient si opposés au départ et se trouvent des points communs, dont une sonate pour piano et une jeune fille dont ils sont tous les deux amoureux.

Maître en rebondissements, Bertrand Puard s'intéresse aussi à l'aspect humain de ses personnages. Sacha est-il aussi mauvais qu'il ne le paraît? Ne serait-il pas aussi doté de compassion? Et Yann, que lui est-il arrivé pour qu'il se retrouve seul à seize ans? Voilà un tome 1 qui donne furieusement envie de lire les suivants. Le 2 , nous assure l'auteur, de passage à Bruxelles, explorera notamment davantage la figure de Nouria. Le tome 3 reviendra sur l'Archipel. A partir de 13 ans.


Quatre questions à Bertrand Puard

Quel a été le point de départ de ce roman?
Le sosie n'est qu'une petite part de l'intrigue. Je n'avais pas envie de traiter l'histoire d'un coupable en prison qui cherche à s'évader. Par contre, je veux montrer que l'argent peut tout. C'est à peine de l'anticipation. Aujourd'hui, on peut acheter une nationalité. Va-t-on commercialiser les sosies? "L'Archipel" est le résultat de ce commerce d'îles organisé par des agences immobilières, notamment au Canada. La terre est rachetée au pays pour devenir une enclave neutre, l'entre soi de gens très riches.
Comment sont nés Yann et Sacha?
On croit que Sacha et Yann sont extrêmement opposés. L'un est le fils d'un riche trafiquant d'armes; à 16 ans, il a déjà du sang sur les mains. L'autre est privé de famille et a trouvé refuge dans un monastère. Ils ont une révolte sous-jacente commune. Une sonate les relie sans qu'ils le sachent. L'un l'a composée, l'autre la joue. Entre eux, il y a le personnage central de Nouria, dont ils sont tous les deux amoureux. Je voulais qu'il y ait des ados et un antagonisme entre eux deux. Que le "mauvais" tente de racheter sa faute. Sacha est un parfait salaud au début. Il change au contact de Nouria et du prêtre du monastère. J'aime mener le lecteur en bateau mais aussi lui donner des indices de ce qui va arriver après.
Dans la vraie vie, le prêtre n'existe pas mais bien le monastère. C'est le monastère Sainte-Marie à Porquerolles, anciennement fort de la Repentance. Je voulais trouver le pendant de l'île glacée où se trouve la prison dans une île chaude de la France.
Pourquoi écrire une trilogie?
Une trilogie permet de ne pas écrire le même roman à chaque tome, les choses étant installées au début. Par exemple, il n'y aura pas de sosie dans le tome 2. Auteur, j'ai besoin de savoir ce qui va se goupiller au tome 3 mais en gardant la latitude de changer. Une trilogie est un travail au long cours. J'aime bien le côté roman à épisodes. Un de mes grands maîtres est Dumas. Ce n'est pas une insulte que d'être feuilletoniste. Les ados se plaisent dans la série. Je suis dans la logique de la série littéraire, comme au XIXe siècle.
Finir un roman a un côté extraordinaire. Vos idées sont désormais sous forme transmissible. Mais à la joie succède le baby-blues. Moins dans le cadre d'une trilogie, car en finissant le tome 2, il y a encore le tome 3. J'éprouve un plaisir fou à écrire. C'est toujours comme si j’étais un auteur non publié. J'essaie de faire de mieux en mieux à chaque nouveau roman.
Vous avez aussi d'autres publics de lecteurs.
Oui, je n'écris pas que pour les ados. J'ai commencé au Masque par des polars, "Musique de nuit", "Alice au pays des cauchemars", et des romans historiques comme "Le secret des Sept Sages" chez Flammarion ou "Requiem pour Cézanne" chez Belfond. J'ai toujours cherché à faire éditer mes livres. J'ai aussi fait deux séries pour ados chez Hachette, "Les effacés" (6 tomes) et la "Trilogie bleu-blanc-sang". Sortira bientôt une série pour les 10-12 ans qui raconte l'enfance des grands écrivains français. Les deux premiers sont Dumas et Zola, le projet étant que l'écriture colle à ce que ces écrivains vont devenir, de cape et d'épée pour le premier, l'exploration de Paris pour le second.

Pour lire le début de "L'Archipel", c'est ici.

Bertrand Puard sera à la Foire du livre de Bruxelles les jeudi 22 et vendredi 23 février.






lundi 19 février 2018

Le roman sans doute le plus belge de Patrick Roegiers, naturalisé Français

Patrick Roegiers, naturalisé Français depuis peu. (c) JF Paga/Grasset.

La Belgique est historiquement connue pour son "surréalisme", expression confortable servant en général à qualifier ce qui ne ressort pas de la "logique" pure, de la "normalité"absolue. On peut l'appliquer sans hésiter au nouveau roman de Patrick Roegiers, le très surprenant mais très amusant "Le roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur" (Grasset, 293 pages). Un livre qui raconte le tournage d'un film tiré du livre. Fantaisiste évidemment, virtuose à coup sûr.

A première vue, l'auteur consigne les rencontres entre le roi Léopold de Belgique et le dessinateur Hergé en Suisse durant l'été 1948. Le premier est en exil, le second en dépression. A seconde vue, Patrick Roegiers se paie une pinte de bon temps scénaristique avec ce roman audacieux et hors norme. Sans doute surréaliste, révélant ses racines belges. Il faut le voir faire dialoguer ses deux personnages principaux, les surprendre par différentes apparitions de Donald Duck, digresser à l'infini sur la Suisse, les poissons du lac ou les anecdotes de tout le beau monde hollywoodien qu'il convoque au tournage. Il faut découvrir Léopold et Hergé durant leurs séances de pêche, durant leurs promenades, dans ces décors de cinéma. Ce qu'ils disent et ce qu'ils ne disent pas. Parlent-ils d'eux, personnes ayant un rôle dans l'Histoire, ou interprètent-ils leur rôle pour le film en train d'être tourné? A chacun de décider. Amateurs de logique pure, vous voilà prévenus. Vous ne serez pas seuls. Grande fut la surprise de Jean-Paul Enthoven, éditeur de l'auteur chez Grasset, quand il reçut la dernière version du roman. Mais il a dit oui et nous disons oui aussi. Surtout que l'humour, autre vertu belge, est omniprésent.

Patrick Roegiers était à Bruxelles il y a peu, je l'ai rencontré.

Quelques questions à Patrick Roegiers

Etre devenu Français a-t-il changé quelque chose pour vous?
Etre Français est pour moi une émotion, une fierté et un grand bonheur. Je vis en France depuis trente-cinq ans. Mes enfants vivent en France. La France m'a accueilli, la France m'a recueilli. Je ne suis plus en exil. Je me suis réapproprié un pays qui est désormais le mien. Ce changement de nationalité est très signifiant dans ma vie. Il a coïncidé avec l’écriture de ce livre. Pouvoir écrire "Français" en quatrième de couverture est une  réponse parfaite.
Prendre Léopold III et Hergé comme personnages, après votre livre sur l'autre Simenon (lire ici), vous cherchez les ennuis?
Je n'ai pas écrit ce livre en pensant à des provocations mais parce que j'avais ce sujet à traiter. En cours d'écriture, j'ai été dépassé par le livre, au moment où le cinéma débarque. J'ai tout repris. J'ai osé inventer un livre qui est un film et un film qui est un livre. C'est l'histoire d'un type en dépression et d'un roi en exil dans un décor de carton-pâte. J'ai travaillé avec le trompe-l'œil et avec la fantaisie.
Peut-on qualifier votre livre de "surréaliste"?
J'ai choisi l'esthétique du livre. Il est comme une partition musicale, avec les blancs et les notes sur la portée. C'est un livre faussement lisse, récréatif devant son décor, mais les parts d'ombre sont au fond du lac. Grâce à cette apparence de nature, avec les promenades, les parties de pêche, etc., le fond remonte à la surface. Tout est dit en ombres portées. C'est mon livre le plus sarcastique, le plus mordant. Je n'ignore rien des à-côtés mais je les ai enlevés à la relecture.
Jean-Paul Enthoven, mon éditeur chez Grasset, m'a demandé si ce type d'approche était une composition belge. Le Français préfère qu'on soit dans le rang. J'ai écrit ce livre dans ma tête d'abord. Pendant trois ans, j'ai vécu dans un monde que j'inventais, mon but étant de faire tenir l'ensemble.
D'où a surgi l'idée du film?
Le livre est maître du livre. Le cinéma est venu à la moitié de la rédaction et il a donné le livre. Je pense que l'auteur est présent mais sans se montrer. Si on veut analyser le texte, il y a des aveux. Il y a toujours une part d'inconscient dans un livre. Sinon, ça fait des corps secs.
Vous semblez apprécier les dialogues.
Oui, mais je l'ai fait dès "Le bonheur des Belges". Je l'ai fait aussi dans "L'autre Simenon". J'aime ce  dispositif et je l'utilise depuis quatre ou cinq livres. Les mots deviennent des petites parties de ping-pong. J'ai voulu faire parler les non-dits de Léopold et Hergé, deux personnages peu loquaces. Cela fonctionne bien dans la rythmique du livre. Le Roi ne parle pas, on ne peut pas savoir ce qui se dit. Lui et Hergé sont complices mais pas amis.
Vous donnez l'impression de bien connaître la Suisse.
J’ai trouvé plein de documentation sur la Suisse sur Internet. On y apprend tout sur l'humour suisse, les proverbes suisses, la fabrication du canif suisse, celle du chocolat, du fromage. Sans savoir que j'allais écrire ce roman, j'avais acheté il y a quelques années un livre sur le Lac Léman et ses poissons, "Comment pêcher au lac Léman". D'où les perches à tous les menus de l'hôtel.


Pour lire le début de "Le roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur", c'est ici.


Patrick Roegiers sera à la Foire du livre de Bruxelles les samedi 24 et dimanche 25 février.

Brèves détestations de saison

C'est carnaval! (c) Aden.

Adeptes du marronnage culturel (lire ici), les bruxelloises éditions Aden publient leur premier livre jeunesse, "Je hais carnaval", dont le texte est signé Gilles Martin, libraire et éditeur, et les illustrations Suzanne Arhex (le journal pour enfants "Biscoto" notamment). Il se présente sous la forme d'un leporello étroit dont les pages en accordéon se partagent en deux espaces, le haut pour le texte, le bas pour les dessins posés sur des lits de confettis. On y suit un jeune narrateur de onze ans qui nous détaille différentes expériences liées au carnaval.

Après celle de la timide Malou qui se dessine une moustache, on découvre une originale présentation de la famille du narrateur, toujours par le spectre du Mardi Gras ou des parades carnavalesques. Le grand frère d'abord, un "monsieur je sais tout". Le beau-père ensuite, enfin ce qui en reste, au propre et au figuré vu les dires de la mère. Papy, le père de cette dernière, adepte de Facebook. Sans oublier bien entendu le vécu de la maman, ancienne hôtesse de l'air, et celui de l'auteur de ces portraits acides qui le mène à une conclusion certaine.

"Je hais carnaval" glisse un peu de poil à gratter entre les habitudes, les déguisements et les amusements obligés. On bondit d'un membre de la famille à un autre et c'est parfois surprenant. Heureusement, les illustrations colorées dédramatisent les textes. Une curiosité à découvrir.

Le livre est dédié à Jean-Pierre Canon, illustre bouquiniste du quartier de Matonge (Bruxelles) qui vient de nous quitter.


Les éditions Aden sont présentes à la Foire du livre de Bruxelles.



samedi 17 février 2018

Le prof, l'ancien élève et le tableau

Jean-Philippe Blondel.

Dégaine de grand ado, prof d'anglais dans un lycée de province, dévoreur de livres en français et en anglais, Jean-Philippe Blondel a la discrétion dans le sang. Le goût de l'effort et de l'exigence aussi. Confirmation dans les romans à la jolie musique qu'il publie depuis 2003, en littérature générale (lire ici) et en littérature ado. Le quatorzième pour les grands vient de sortir, superbe. "La mise à nu" (Buchet-Chastel, 250 pages) est un roman discret et profond, qui vous emmène dans le bilan d'une existence qui commence à avancer.

Louis Claret, 58 ans, est professeur de lycée de province. Il vit seul depuis que sa femme et lui ont décidé de commun accord de se séparer. Leurs deux filles sont grandes et volent de leurs propres ailes. Le trio féminin se soucie pourtant régulièrement de l'homme seul. Il ne faut pas qu'il n'ait que son travail comme occupation. Il devrait rencontrer quelqu'un. Préoccupations de femmes. Lui regarde sa calme vie avec honnêteté. Qu'a-t-il fait? Il le sait et n'a pas à en rougir. L'autre question, que n'a-t-il pas fait, il ne se la pose pas. C'est plus simple. Ce n'est pas que Louis Claret soit un mauvais bougre. Au contraire. Ce qu'il a fait, il l'a fait du mieux qu'il le pouvait. Pourquoi le feu sacré lui a-t-il manqué? On glane des bribes de réponses dans les textes en italiques qui entrecoupent certains chapitres.

Par contre, le professeur va devoir se poser la question après avoir retrouvé à un vernissage un ancien élève devenu peintre célèbre. Qui est cet Alexandre Laudin, dont il se souvient à peine tant le gamin était effacé? Que réveille-t-il en lui? Pourquoi accepte-t-il de poser pour lui? Cette fois, Louis Claret ne jouera plus l'esquive. Avec cette rencontre intergénérationnelle, à l'occasion de souvenirs qui reviennent et des séances de poses, un bilan de vie l'attend, lui qui en a dépassé la moitié. Plus de faux-fuyants mais un questionnement réel qui nous vaut un roman aussi touchant que réussi, sans effets de manches mais avec une belle avancée du propos, rendu par une écriture soignée. Une fois de plus, Jean-Philippe Blondel récompense son lecteur par une fouille minutieuse de l'âme humaine, dans ses moindres recoins, sans complaisance mais avec empathie. On suit avec ardeur l'histoire de Louis Claret, révélée par Alexandre Laudin, et ses épisodes qui coupent parfois le souffle. Le roman "La mise à nu" ne ressemblerait-il pas à son auteur, discret en apparence mais d'une infinie richesse?

Pour lire le début de "La mise à nu", c'est ici.





vendredi 16 février 2018

Trois garçons et une fille dans le vent

Gérard de Cortanze (c) Witi DE TERA  Opale-Leemage-Albin Michel .

Natifs des années 50 et 60, ce roman est pour vous. "Laisse tomber les filles", de Gérard de Cortanze (Albin Michel, 439 pages) fait résonner les chansons qui passaient alors dans les transistors, ou qu'on écoutait sur le tourne-disques du salon familial. Il suffit d'en lire le titre pour fredonner comme France Gall. Le livre n'est pas que musical bien entendu, même s'il est accompagné d'un triple CD (EPM, à écouter ici), bande-son de ce texte où l'on se retrouve ado dans les années 60.

"Laisse tomber les filles" nous fait connaître un quatuor, trois garçons et une fille, qu'on va côtoyer du 22 juin 1963 au mois de septembre 2015. On suit leurs itinéraires, leurs joies, leurs désirs, leurs espoirs, leurs engagements politiques, leurs déceptions, leurs chagrins. De manière extrêmement précise pour les années 63 à 68 qui occupent les deux tiers du roman, de manière plus accélérée ensuite. Le tout filtré par les éléments historiques qui se déroulent en parallèle, principalement en France, mais aussi dans le monde. En lisant Cortanze, on découvre qu'on ne les avait pas oubliées, toutes ces actualités, mais perdues dans notre mémoire. On est en territoire connu et c'est un plaisir de s'y retrouver le temps de ce roman, parfois écrit un peu vite.

Lorenzo, Antoine, Michèle (dite aussi Winnie) et François figurent parmi les 200.000 adolescents qui assistent le 22 juin 1963 au concert gratuit donné place de la Nation pour le premier anniversaire du magazine "Salut les copains". Une première à l'époque. Chacun des quatre a dû déployer des ruses pour convaincre ses parents ou se rendre au concert sans leur accord. Gérard de Cortanze choisit de suivre successivement les quatre personnages, permettant ainsi au lecteur de se faire une première idée de leurs opinions et de leur origine sociale. Il y a l'intellectuel fou de cinéma, le fils d'ouvrier, le rocker au cœur tendre et la féministe avide de liberté. On apprend à les connaître vraiment, à l'école, en famille, au collège, au lycée, pendant leurs sorties, durant les vacances, à la fac... Dans leurs amours aussi, qui sont tout sauf simples.

Bien rythmé par les chapitres datés, le roman sonnera différemment selon que l'on a vécu ou côtoyé les années 60 et leurs multiples événements ou pas. En effet, extrêmement documenté, il rappelle toute l'histoire de cette époque, dans la France confrontée à la Guerre froide et à la montée du féminisme. Un mouvement dans lequel Michèle s'investit immédiatement à fond. Et cela va cogner dur entre la demoiselle qui veut se libérer et les trois gaillards amoureux d'elle qu'elle oblige à penser. Et à partager. Car bien sûr, Michèle est celle qui mène la danse de cet agréable roman, quitte à le payer cher.

De passage à Bruxelles, Gérard de Cortanze a répondu à mes questions.

Sept questions à Gérard de Cortanze
Quel a été l'élément déclencheur de ce roman sur mai 68 qui paraît l'année des 50 ans de mai 68?
Je suis passionné par l'histoire. Je pense que, pour parler du monde contemporain, il faut se pencher sur le passé. J'avais écrit avant un livre sur les "Zazous" (Albin Michel, 2016). Les personnages avaient quinze ans à la guerre 40-45. Ils ont suivi la lutte de notre armée contre l'occupant en chantant. Cela a donné le swing à la fin de la guerre. Les zazous sont la première génération à avoir été  réunie autour d'une classe d’âge, même s'ils ne sont pas encore nommés les adolescents. Ils annoncent le mouvement yéyé, les baby-boomers. Les zazous vont avoir des enfants et des petits-enfants.
En 1945, De Gaulle a souhaité "douze millions de beaux bébés à la France". En réalité, il y a eu dix millions de bébés. La première génération qui ne connaissait pas la guerre, les restrictions, la première qui pouvait consommer...
Dans ce livre, je raconte l'histoire de France des cinquante dernières années. Le point de départ est le concert gratuit à Nation le 11 juin 1963 pour le premier anniversaire de la revue "Salut les copains". Un rassemblement au nombre inouï dont Edgar Morin appellera les participants les "yéyés". Le point d’arrivée est le 11 janvier 2015, le rassemblement au même endroit de deux millions de personnes qui ne défilent pas pour le twist mais pour défendre la démocratie et pour la liberté, choses qu'on croyait acquises depuis 1945.
On suit quatre personnages et les rebondissements de leurs vies. Quatre Français comme tout le monde, avec leurs joies et leurs tristesses. Comme dans une comédie italienne. Des destins individuels ballottés dans la grande histoire.
Pourquoi avoir choisi trois garçons et une fille?
Je voulais que le personnage principal soit une fille. Ce sont plus les filles et les femmes qui ont fait changer la société que les hommes. Ce sont elles qui ont porté les luttes des femmes, la contraception, l'avortement… Mes parents se sont mariés parce que ma mère était enceinte.
Michèle n'est-elle pas votre personnages préféré même si vous la malmenez? 
Le personnage féminin mène la barque, Michèle, éprise avant tout de liberté. Elle est aux premières loges des luttes. Toute sa vie, elle a été une combattante de la liberté féminine mais elle a eu une triste fin de vie. Elle paie le prix d'une vie qu'elle s'est fabriquée. Elle est la représentante d'une génération un peu perdue. Elle paie les pots cassés. La génération suivante va mieux réussir sa vie. L'avortement sera libre et gratuit. C'est déjà une épreuve en soi, pas besoin de lui en ajouter une autre. Mais vous avez raison, elle a un rapport maternel curieux à ses enfants.
A vous lire, on voit que vous avez constitué une documentation gigantesque.
Je fais toujours précéder la rédaction d'un roman d'un temps de recherche pour reconstituer une époque. Ensuite j'écris très vite. J'ai pris trois mois pour ce livre. Je pense que la vitesse d'écriture confère de la vitalité au livre, un côté virevoltant comme le sont les protagonistes.
N'avez-vous pas fort accéléré les quarante dernières années?
Non. La période 63-68 occupe les deux tiers du livre. Pour montrer qu'à l'adolescence, le temps est sans fin. Plus tard, les années passent beaucoup plus vite dans le livre. Comme dans la vie.
Avez-vous imaginé la réaction de lecteurs plus jeunes qui n'ont pas connu les années 60?
Je destine le livre aux baby-boomers qui ont vécu cette époque. Ils vont s'y retrouver. J'espère leur faire plaisir. Et je le destine aussi à leurs enfants et petits-enfants. Le titre a été donné par mon fils de vingt ans. Moi, j'avais pensé à  "Yéyés" ou à "Retiens la nuit", mais c’était trop poétique.
Les ados que vous racontez semblent plus politisés qu'aujourd'hui.
Je pense qu'on était davantage politisé dans l'ensemble à cette époque que maintenant. C'est le temps Est-Ouest. Mes personnages le sont très fort. Ils font partie de cette génération qui va faire Mai 68. A l'époque, on discutait de De Gaulle, du communisme, de la Guerre froide. Mais un reportage de "5 colonnes à la une" des années 60 a montré des jeunes qui disaient "Hitler, connais pas".

Pour lire le début de "Laisse tomber les filles", c'est ici.




jeudi 15 février 2018

"Réfugiés et migrants, du déracinement à l’exil", thème du prix Unicef de littérature jeunesse


Depuis 2016, Unicef France organise un prix de littérature de jeunesse en proposant aux enfants de choisir leur préféré parmi un titre présélectionné dans leur tranche d'âge. Avec un objectif simple: mettre en avant une sélection de livres qui abordent la question des droits de l’enfant, et portent les valeurs de l'Unicef.

Le thème des livres varie d'année en année. Après la peur en 2016 (lire ici), l'égalité en 2017, c'est "Réfugiés et migrants, du déracinement à l'exil" qui a été choisi pour 2018, année où les catégories d'âge passent de cinq à quatre.

Un jury composé d'enfants (de toutes les catégories d'âge) et d'adultes (enseignants, chercheurs en littérature jeunesse, bibliothécaires, auteurs...) a pré-sélectionné 18 livres répondant à la thématique de l'année. En France, les enfants lecteurs sont conviés à voter pour le livre de leur catégorie d'âge qu'ils ont préféré dans les médiathèques, bibliothèques, centres de loisirs participants. Ou en ligne (ici) où sont invités à voter tous les francophones.

Les livres sélectionnés

Catégorie 3-5 ans



  • "L'abri" de Céline Claire (Bayard)
  • "Bienvenus" de Barroux (Kaléidoscope)
  • "Petit poilu - Chandelle-sur-trouille" de Pierre Bailly (Dupuis)
  • "La grande inconnue" de Pog (Maison Eliza)
  • "Le refuge" de Géraldine Alibeu (Cambourakis)  


Catégorie 6-8 ans



  • "De la terre à la pluie" de Christian Lagrange (Seuil)
  • "Chemin des dunes - Sur la route de l'exil" de Colette Hus-David (Gautier-Languereau)
  • "La danse de l'ourse" de Patrice Favaro et Thanh Porta (Oskar)
  • "Mon ami de la Jungle" de Marie Fouquet (Kilowatt)
  • "Sans papiers" d'Agnès de Lestrade (Bulles de savon)


Catégorie 9-12 ans



  • "Mon pays en partage" d'Yves Pinguilly (Rue du monde)
  • "Strada Zambila" de Fanny Chartres (l'école des loisirs)
  • "Banana Girl" de Kai Lam (Steinkis)
  • "Frères d'exil" de Kochka (Flammarion)


Catégorie 13-15 ans



  • "Moi, Gulwali" de Gulwali Passarlay et Nadene Ghouri (Hachette)
  • "Rage" d'Oriane Charpentier (Gallimard, Scripto)
  • "Et j'irai loin, bien loin" de Christophe Léon (Ed. Thierry Magnier)
  • "Le jour où je suis partie" de Charlotte Bousquet (Flammarion)



mercredi 14 février 2018

De la place Flagey au fin fond de la Yakoutie

Harold Schuiten en situation.

"Il fait froid." "Il fait très froid." "Il fait trop froid." "FAIT FROOOOOOIIIIIID." On n'entend que cela et je suis la première à me plaindre.

Or, il fait aux alentours de 0°. L'occasion idéale d'aller voir ailleurs, là où on sait ce que geler veut dire. Aller voir ailleurs, mais en restant ici. En lisant un livre. Par exemple, le récit, excellent, que fait le Bruxellois Harold Schuiten de son année d'enseignement dans l'école Sakha-belge de Yacoutie. "Tu vais aimer notre froid" (Les Impressions nouvelles,  176 pages) nous convie à passer "Un hiver en Yacoutie". Là où on ne s'inquiète que quand le thermomètre descend à -60. Là où on trouve qu'il fait bon à -35°.

Autant le dire: un endroit où je n'irai jamais mais qu'il m'a bien plu de découvrir à travers cet original premier livre, mêlant journal de bord, récit de voyages, souvenirs d'expériences précédentes et considérations diverses sur ces régions perdues de la Russie. Il faut dire que l'auteur n'est pas n'importe qui. Harold Schuiten, nous informe son éditeur, est plongeur professionnel. Il a été enseignant, journaliste, exportateur de voitures d'occasion, testeur de jeux vidéo. Ici, on le découvre plutôt en Candide observateur d'un coin perdu de la Sibérie. Qui connaît le nom de Yacoutie? Qui sait que s'y trouve une école belge?

On suit avec curiosité et intérêt cette expédition d'un an pour enseigner le français dans la région la plus glaciale de la planète. Heureusement, l'habitué de la place Flagey à Bruxelles y trouve profusion de bière, ce qui n'est pas pour plaire à ses hôtes. Le livre suit la chronologie de l'expérience, entamée par curiosité plutôt qu'avec une âme de missionnaire. De l'idée d'y aller au retour, en passant par les tracasseries administratives ici, l'arrivée là-bas, les cours de français donnés dans divers villages, les rencontres plus ou moins réussies avec les locaux, avec en ombre constamment protectrice, Sarguilana, l'initiatrice du projet, sans oublier le voyage final en train à travers la Russie.

"Tu vas aimer notre froid" est un livre attachant par le respect qu'il porte aux personnes rencontrées, drôle quand le narrateur explique par le menu sa vie dans le (grand) froid, intéressant quand il confronte les certitudes et les doutes d'ici à celles et ceux de là-bas, instructif dans sa manière de rappeler des tas d'éléments de l'histoire récente. Les épisodes se succèdent à bon rythme, entrecoupés de scènes aventureuses de transport. Des anecdotes pimentent les récits du quotidien, réchauffant ces étendues glacées. Les rapports humains sont au cœur de l'expérience de l'auteur et on l'en remercie. On n'y passe pas du chaud au froid, mais du glacé au brûlant (les chaudières tournent à fond), du dedans au dehors, on se déplace dans un incroyable véhicule, on mange beaucoup de sushis, mais toujours gelés. On découvre un autre monde dans lequel le Bruxellois d'origine n'esquive pas son humilité. C'est profond et amusant en même temps. Un récit bien charpenté et mené tambour battant qui ne laisse pas indifférent.

Pour lire le début du livre, c'est ici.

A l'opposé du sujet,  le roman "Chaleur" de Joseph Incardona (lire ici).



mardi 13 février 2018

John Burningham et Helen Oxenbury honorés

Helen Oxenbury et John Burningham.

Joie que cette double bonne nouvelle. Helen  Oxenbury et John Burningham viennent de remporter chacun le BookTrust Lifetime  Achievement Award, un prix britannique qui récompense l'ensemble de la carrière d'un artiste! C'est la première fois que la récompense est attribuée en double, mais avec de telles figures de la littérature de jeunesse, britannique et mondiale, ce n'est pas étonnant. Ces deux géants s'inscrivent naturellement dans un palmarès où figurent les noms de Shirley Hughes pour 2015, Judith Kerr (lire ici) pour 2016 et Raymond Briggs (lire ici et ici) pour 2017. Encore du beau monde!
Le jury de ce prix est composé de Nicolette Jones, auteure et critique, Anthony Browne, auteur-illustrateur, Lauren Child, auteure-illustratrice, Floella Benjamin, actrice et auteure, Joseph Coelho, acteur et poète, et Diana Gerald (Booktrust).

John Burningham comme Helen Oxenbury sont extrêmement connus, appréciés et récompensés pour les multiples livres qu'ils ont créés chacun de leur côté. Citons en vrac, de l'un et de l'autre, "La chasse à l'ours" (texte de Michael Rosen, Kaléidoscope), "Préférerais-tu?" (Kaléidoscope), "Très, très fort!" (texte de Trish Cooke, Père Castor Flammarion), "Le cadeau de Noël de Gaston Grippemine" (Flammarion), "Dodo, l'enfant do" (texte de Timothy Knapman, Kaléidoscope, lire ici), "C'est un secret" (Kaléidoscope), "Le canard fermier" (texte de Martin Waddell, l'école des loisirs, Pastel), "Le panier de Stéphane" (Kaléidoscope). D'autres albums de John Burningham ici, dont le seul livre réalisé en duo par ce couple qui s'est marié en 1964, "Bébé" (Père Castor/Flammarion, 2011).


John Burningham à propos de la récompense:
"Je suis incroyablement reconnaissant d'avoir reçu un prix pour toute une vie de travail. Je suis tellement flatté quand j'entends des gens dire qu'ils aiment mes livres et qu'un album que j'ai fait il y a cinquante ans fonctionne toujours aujourd'hui et est apprécié par leur famille."

Helen Oxenbury: 
"Il est particulièrement agréable que nous ayons reçu cet honneur conjointement - et recevoir un prix de BookTrust qui sait que tout ce qu'il y a à savoir sur les livres pour enfants est tout simplement merveilleux."

Le dernier album traduit en date de John Burningham est "Logis de souris" (lire ici).










Le dernier album traduit en date d'Helen Oxenbury est "Le Bondivore Géant" ("The Giant Jumperee", texte de Julia Donaldson, traduit de l'anglais par Rosalind Elland-Goldsmith, Kaléidoscope, 40 pages, 2017). En bon format, une exquise histoire de rumeur, de peur et de rire comme on les apprécie tant, rondement menée et remarquablement illustrée à l'aquarelle. Qui mêle dans un paysage bucolique les animaux aimés des enfants.

Tout commence quand Lapin veut rentrer dans son terrier et qu'il entend une voix qui s'y est cachée lui dire: "C'est moi, le Bondivore Géant, aussi horrible que méchant!" Mince alors, il s'arrête et appelle à l'aide. La chatte Minette lui propose de déloger l'importun. Mais... "C'est moi le Bondivore Géant, et je t'écraserai comme un taon!" Ours et Eléphant vont aussi tenter d'aider Lapin. En vain. Chaque fois le Bondivore les menace d'une phrase aussi comique que rimée en vers de mirliton. Le salut viendra de Maman Grenouille en une finale délicieusement drôle et célébrant l'amitié entre tous.

Quelle beauté dans les illustrations tellement expressives des émotions des personnages. Voilà une bande de copains qu'on aimerait avoir pour soi. Ainsi qu'une Maman Grenouille aussi résolue, maligne et joyeuse. A partir de 3/4 ans.




Les trois premières doubles pages. (c) Kaléidoscope.