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mercredi 23 mai 2018

La très belle histoire des carnets de Lieneke

Lieneke, la benjamine de la famille Van der Hoeden.

Dimanche matin sur France Inter, Eva Bester rappelait dans son excellente émission "Remède à la mélancolie" - où elle invitait Scholastique Mukasunga - un merveilleux petit coffret de livres pour enfants, "Les carnets de Lieneke" (Jacob Van der Hoeden, traduit du néerlandais par Matthias E. Kail, Agnès Desarthe, L'école des loisirs, 9 carnets + 1 dans un coffret). Excellent choix que cette trouvaille publiée en français dans sa présentation d'origine fin 2007, il y a dix ans!

"Les carnets de Lieneke", c'est un petit coffret de couleur crème, avec un titre en forme d'étiquette et le dessin d'un poussin sortant de son œuf. Un objet qui plaît immédiatement. A l'ouverture du coffret, on découvre neuf ravissants petits carnets (9,5 x 14,5 cm), au look ancien, reliés d'un simple brin rouge. Un dixième mini-cahier les complète, qui raconte leur histoire.

Les différents carnets.

 (c) l'école des loisirs.
Car Lieneke a existé. Dernière d'une fratrie, elle vivait en Hollande avec ses parents, son frère et ses sœurs. Elle avait six ans quand la guerre a éclaté. Elle n'était pas une petite fille comme les autres, elle était juive. "Assez vite, notre vie est devenue compliquée", écrit Agnès Desarthe qui a pris la plume pour raconter l'histoire de Lieneke dans le dixième carnet. Son père ne travaille plus à l'hôpital mais à la maison. Les premières déportations ont lieu. La famille part se cacher à la campagne, séparément, sous un autre nom. Lieneke s'en va d'abord avec son père et sa sœur Rachel. Puis se retrouve seule dans une famille. Elle n'a que dix ans. Pour la soutenir dans sa tristesse et sa solitude, son père, résistant, lui envoie en cachette des petits carnets écrits et illustrés de sa main, joyeux, blagueurs, avec des nouvelles codées de la famille.

(c) l'école des loisirs.
La règle était de les détruire mais les parents adoptifs de Lieneke n'ont pu s'y résoudre. C'est ainsi qu'il nous est donné de prendre connaissance aujourd'hui de ces extraordinaires témoignages d'amour d’un père pour sa petite fille. Les carnets originaux sont conservés en Israël, où Agnès Desarthe les a découverts lors d'un séminaire. "L'organisatrice, qui savait que j'écrivais des livres pour enfants", explique-t-elle, "me les a montrés et m'a demandé si je pensais qu'on pourrait en faire un livre." La réponse est là, belle, précieuse, infiniment touchante. Pour enfants, ados et adultes.

Le carnet 3. (c) l'école des loisirs.

lundi 21 mai 2018

Construire un principe d'hospitalité

Quelques-uns des signataires de l'appel de Saint-Malo.

On sait les acteurs de la littérature, auteurs, illustrateurs, éditeurs, libraires, engagés dans la cause des réfugiés. Hier, dimanche 20 mai, les auteurs, réalisateurs et artistes invités au 29e festival "Etonnants Voyageurs" de Saint-Malo ont rendue publique leur "Déclaration".

La voici.



Oser la fraternité.

En prolongement de cette déclaration, on lira si ce n'est déjà fait car le livre est sorti le 3 mai, l'ouvrage collectif "Osons la fraternité!" (Editions Philippe Rey, 320 pages), publié sous la direction de Patrick Chamoiseau et Michel Le Bris avec le soutien du Festival Etonnants voyageurs. Trente écrivains y ont pris la plume pour se mettre aux côtés des migrants. Et ils versent leurs droits d'auteurs au Gisti (Groupe d'information et de soutien aux immigrés). Un acte artistique d'engagement qui montre leur volonté de contribuer à un monde plus altruiste.

Le livre commence par un texte de Patrick Chamoiseau et Michel Le Bris rappelant la photo du petit Aylan, qui a donné lieu ici et là à l'"instant Aylan". Mais depuis? "Notre niveau de conscience individuée", écrivent-ils, "nous rend tous responsables. Nous savons. Nous voyons. Nous entendons. Nous lisons. Nous constatons. Nous sommes comptables autant de ce que nous faisons que de ce que nous ne faisons pas."  Ils poursuivent en pointant le "déshumain" qui s'ajoute aujourd'hui au dialogue entre l'humain et l'inhumain.

Les trente écrivains à oser la fraternité sont: Kaouther Adimi, Tahar Ben Jelloun, Pascal Blanchard, Patrick Boucheron, Patrick Chamoiseau, Velibor Čolić, Céline Curiol, Mireille Delmas-Marty, Ananda Devi, Laurent Gaudé, Raphaël Glucksmann, Christelle Labourgade, Lola Lafon, Michel Le Bris, Jean-Marie Gustave Le Clézio, Claudio Magris, Léonora Miano, Maya Mihindou, Anna Moï, Gisèle Pineau, Jean Rouaud, Lydie Salvayre, Elias Sanbar, Boualem Sansal, Felwine Sarr, Christiane Taubira, Sami Tchak, Chantal Thomas et Gary Victor.

Leurs contributions suivent l'ordre alphabétique de leurs noms dans l'ouvrage. Ce placement où alternent textes de plusieurs pages et d'une demi, comme celle de Jean Rouaud, crée toutefois une dynamique intéressante où sont successivement mis en lumière divers aspects de la condition de migrant. La force de la littérature en plus.
"Seigneur dites seulement une parole
Et le peuple qui marche sur l'eau
aura la terre ferme sous ses pieds
Un toit pour ne pas mêler ses larmes aux vagues
Et une table d’hôte à l’enseigne de notre
Inhumaine humanité"
Jean Rouaud in "Osons la fraternité"

Bien sûr, on réagira davantage à l'un ou l'autre texte selon sa sensibilité prorpre mais l'ensemble est formidable. En espérant qu'il secoue un peu le cocotier de l'indifférence suffisante de nos pays riches.

Quelques exemples. Kaouther Adimi nous scotche avec son texte de refus du statut de réfugiée à une femme algérienne - en plus, il vient en première position. Tahar Ben Jelloun s'amuse en organisant la fuite des mots étrangers du dictionnaire de la langue française - comment faire sans eux? Pascal Blanchard rappelle les différentes expulsions d'émigrés aux Etats-Unis. Patrick Boucheron reprend son allocution au programme PAUSE (Programme d'aide en urgence des scientifiques en exil). Patrick Chamoiseau évoque les gouffres, Lampedusa et autres. Velibor Čolić, réfugié lui-même, traite d'exils et d'exilé(e)s. Ananda Devi raconte une fabuleuse naissance. Laurent Gaudé pose des mots de poésie sur des peintures de Christelle Labourgade. Raphaël Glucksmann nous partage son Calais. Lola Lafon aborde la question de l'adaptation. J.-M. G. Le Clézio donne le texte qu'il avait prononcé sur France Inter un matin d'octobre 2017 (lire ici). Claude Magris et Léonora Miano nous entraînent dans le futur. Achille Mbembe rappelle l'humanité des migrants. Anna Moï évoque le Vietnam et ses guerres grâce à un bol de "pho". Gisèle Pineau dénonce l'esclavage sexuel enduré par les migrants à travers une jeune Haïtienne. Lydie Salvayre évoque les deux vies de sa mère, en Espagne et en France. Elias Sanbar rappelle le destin de deux frères, réfugiés palestiniens. Boualem Sansal parle d'Akli, cet idiot devenu combattant radicalisé. Felwine Sarr suit le chemin d'un migrant sénégalais. Christiane Taubira celui de Nzuri Mwezi et Açaï, "amies d'euphorie". Sami Tchak celui de Mawalou, homme à deux figures. Chantal Thomas témoigne du sort des migrants à Paris. Gary Victor cogne fort aussi avec son Haïtien dont les fils rêvaient du Chili.

L'ouvrage s'achève sur une "Déclaration des poètes" rédigée par Patrick Chamoiseau, un "Manifeste pour une mondialité apaisée" par Mireille Delmas-Marty et des dessins de Maya Mihindou composant "La marche des géants".

"Osons la fraternité!" nous fait sortir de notre zone de confort et crée l'espoir car nous sommes plus nombreux qu'on croit à vouloir rendre leur humanité et leur dignité aux migrants et demandeurs d'asile.


Les prix littéraires remis à Saint-Malo durant le festival

  • Prix Ouest-France Etonnants Voyageurs: Ananda Devi pour "Manger l'autre" (Grasset)
  • Prix Littérature-Monde: Mohamed Mbougar Sarr pour "Silence du chœur" (Présence Africaine) et Einar Mar Gudmundsson pour "Les Rois d'Islande" (traduit de l’islandais par Éric Boury, Zulma)
  • Prix Joseph Kessel de la SCAM: Marc Dugain pour "Ils vont tuer Robert Kennedy" (Gallimard)
  • Prix Robert Ganzo de poésie: Patrick Laupin pour l'ensemble de son œuvre poétique
  • Prix Nicolas Bouvier: Andrzej Stasiuk pour "L'Est" (traduit du polonais par Margot Carlier, Actes Sud)
  • Prix Gens de Mer: David Fauquemberg pour "Bluff" (Stock)
  • Prix de l'Imaginaire: Sabrina Calvo pour "Toxoplasma" (La Volte) pour le roman francophone et James Morrow pour "L'Arche de Darwin" (traduit de l'anglais par Sara Droke, Au Diable Vauvert) pour le roman étranger

dimanche 20 mai 2018

Elisabeth Foch-Eyssette, étonnante voyageuse

Elisabeth Foch-Eyssette.

Sac à dos, valise Samsonite, panier de provisions, sans rien,.. les manières de voyager sont multiples et interchangeables. La Parisienne Elisabeh Foch-Eyssette semble les avoir toutes expérimentées avec enthousiasme. Elle nous livre des instants de sa passion de voyager dans de brefs récits de voyage réunis sous un titre qui est presque un roman, qui est en tout cas une invitation pressante à empoigner son sac à dos, sa valise ou son panier: "On ne peut pas toujours voyager mais on ne peut pas toujours rester au même endroit" (Arléa, 200 pages).

L'auteure en a enfilé des routes! Sur terre, dans le ciel ou sur mer. Et elle semble très bien se souvenir de ce qu'elle a vu, entendu, de ceux et celles qu'elle a rencontrés, de ce qu'elle a expérimenté, de ce qu'elle a admiré, de ce qui l'a bouleversée, enthousiasmée, choquée, de ce qu'elle a raté aussi. Ce sont des bribes et des impressions de voyages partout dans le monde qu'elle nous confie ici sur le papier, pleines de réalité mais donnant à rêver, dans le sillage du Japonais du XXe siècle Sei Shônagon dans ses "Notes de chevet".

La lire, c'est partir en voyage soi-même sans avoir dû se soucier de l'itinéraire. Découvrir où elle nous mène, de texte en texte. Parfois, ils se suivent en un plaisant marabout-boutdeficelle, une idée amenant l'autre, parfois pas. Mais pourquoi vouloir savoir? C'est l'auteure la pilote. Le lecteur peut se laisser conduire. Chaque étape est une découverte, une surprise, qu'il s'agisse de souvenirs, de rencontres, d'expériences aux quatre coins du monde. La voyageuse a la plume vive et fait de nombreuses références à la littérature et au cinéma. Propos philosophiques interrogeant sur le sens des mots ou bassement terre à terre comme le choix des chaussures, ils s'enchaînent avec pétulance.

Alors vie nomade ou vie sédentaire? Et si la solution était justement le voyage qui fait le lien entre les deux? Elisabeth Foch-Eyssette en est une redoutable ambassadrice. Quasiment une activiste! Elle nous rappelle surtout que les routes nous sont ouvertes.



jeudi 17 mai 2018

Master class avec Mezzo et Mathilde Brosset


"64_page" est cette "revue de récits graphiques", comprenez bande dessinée et illustration, qui avait notamment publié il y a un an un numéro comportant en supplément un nouveau "Trombone illustré" (lire ici).

"64_page" est cette revue qui donne leur chance aux jeunes auteurs en publiant certains des projets (une BD originale de 4 à 8 pages, un autoportrait graphique et un bref texte de présentation) qui lui sont proposés.
Les élus du #12 qui vient de paraître sont Cécile Chainiaux, Marion Sonet, Arcady Picardi, Zoé Bayenet, BastiDRK).
"64_page" est cette revue qui n'oublie pas les talents du passé, Morris, Monique Martin cette fois.
"64_page" est cette revue qui interroge les acteurs du présent, les dessinateurs Mezzo, Julie M, Jorge Gonzalez, Eric Huivel, l'éditeur François Le Bescond dans ce numéro.
"64_page" est cette revue qui suit les grands auteurs de demain, Remedium, Mathilde Brosset (lire plus bas) et d'autres.
"64_page" est cette revue sans faute d'orthographe à son titre, rappel de son lieu de conception, un bistrot sis 64 rue du Page à Bruxelles.

"64_page", enfin, est cette revue qui organise deux Master Class le mercredi 23 mai à 16 heures au Palace (85, Boulevard Anspach, 1000 Bruxelles), l'une avec Mezzo, l'autre avec Mathilde Brosset. Entrée gratuite mais réservation à faire par mail à 64page.masterclass@gmail.com. Les Master Class seront suivies à 18 heures au même endroit de séances de dédicaces de Mezzo, Mathilde Brosset et les jeunes auteurs du #12.


"64_page" est cette revue que vous pouvez trouver dans votre boîte aux lettres (abonnement ou commande), dans les librairies bruxelloises Brüsel, Filigranes, Slumberland,Tropismes, Wolf, chez Jaune, au Centre belge de la BD,.. à la librairie du Centre Wallonie-Bruxelles à Paris.


Les grands de demain


Le bout de la ligne
Mathilde Brosset
L'Atelier du poisson soluble
32 pages cartonnées

Pêcher un turbot? Mais quelle bête idée! La preuve dans ce petit album à compter de 1 à 10 qui propose toute une série de sujets bien plus intéressants à ramener au bout de la ligne: 1 baleine, 2 dragons, 3 pieuvres, 4 sirènes... Chaque fois, la scène est joliment mise en scène dans une composition plutôt humoristique qui mélange collages et dessin.

Un joli parcours imaginaire dont le retour sur terre, un bout de caoutchouc fixé à l'hameçon, est l'occasion d'une nouvelle série de propositions fantaisistes. Un album joyeux, joliment réalisé et bien pensé. A partir de 3 ans.

Au bout de la ligne? (c) Atelier du poisson soluble.

On peut feuilleter "Le bout de la ligne" en ligne ici.


Les contes noirs du chien de la casse
Remedium
Des ronds des l'O
72 pages, 2017

Remedium, Christophe Tardieux de son vrai nom, dit avoir choisi son titre en référence ironique aux "Contes rouges du chat perché" de Marcel Aymé. Ses "Contes noirs" ne mettent toutefois pas en scène deux petites filles mais une cité de banlieue française et ses habitants, à travers sept histoires indépendantes. Une cité qui apparaît dans toute sa noirceur et sa violence, surtout pour la jeunesse, mais dont on sent aussi combien elle est néanmoins aimée par ceux qui y vivent.

Chacun des sept contes est basé sur des faits réels, ayant pour cadre la cité des Tilleuls, au Blanc-Mesnil (93) où Remedium vit et enseigne, et permet d'aborder un thème différent: la rédemption, la politique, la place des femmes, la spirale de la violence, le poids de la religion...

Remedium nous partage un quotidien noir, fait de peurs mais pas que, qu'on connaît souvent mal car perçu par le filtre des actualités. Des destins brisés, des filles et des garçons souvent désœuvrés, qui souffrent mais espèrent peut-être. Son trait noir, avec juste ce qu'il faut de détails, souvent sur fond blanc, l'usage des mots de la cité, le style narratif du récit, rappellent avec force que ces jeunes sont des êtres humains et suscitent empathie et questions. Un roman graphique dur, réussi et nécessaire. Pour les ados et les adultes.



Le début du premier conte. (c) Des ronds dans l'O.

Avant-goût du "64_page" #13 

A paraître en septembre à la fête de la BD de Bruxelles
Outre les auteurs en première publication, des articles sur Cécile Bertrand, Thibaut Lambert, les Red Ketchup, Jean-Claude Forest, Antonio Altrarriba, Peter Snejbjerg, la Fondation "Les Maîtres de l'Imaginaire" et pourquoi pas, sauf amnésie, XIII…

Ce numéro comportera aussi un supplément de 8 pages "Nos murs, leurs vies", textes et dessins consacrés à la problématique de l'accueil et des droits des migrants. Édition spéciale de 15.000 exemplaires et réalisée en avec la coordination Semira Adamu. Coordination citoyenne qui regroupe plus de 40 associations qui ne veulent pas oublier la jeune femme étouffée avec un cousin par deux policiers qui étaient en charge de l’expulser le 22 septembre 1998.


mardi 15 mai 2018

Le prix triennal jeunesse à Thomas Lavachery

Thomas Lavachery. (c) Nathalie Eloy.

Chic chic chic! Thomas Lavachery reçoit une deuxième couronne en quelques mois avec l'attribution, ce lundi 14 mai 2018, du Grand prix triennal de littérature de jeunesse de la Fédération Wallonie-Bruxelles (15.000 €). Il en est le cinquième lauréat.
Ce prix récompense tous les trois ans un(e) auteur(e) ou un(e) illustrateur(trice) issu(e) de la Fédération Wallonie-Bruxelles, dont l'ensemble des publications constitue déjà une œuvre. Il ne fait l'objet d'aucun acte de candidature. Sa dotation est de 15.000 euros.
Remise du prix.
(c) FW-B - Jean Poucet.
Le Grand Prix lui a été décerné par Madame la ministre de la Culture Alda Greoli, sur proposition d'un jury composé de Laurence Bertels, Laurence Leffebvre, Françoise Lison-Leroy, Anne-Françoise Rasseaux, Brigitte Van Den Bossche,  Joseph Macquoi et Philippe Marczewski.

Thomas Lavachery avait déjà reçu le 15 décembre 2017 le prix Scam de Littérature Jeunesse pour l'ensemble de son œuvre (lire ici).


Une illustration du prochain tome des aventures de Tor, "Tor et le prisonnier".
(c) Th. Lavachery.

Qu'ajouter depuis les trois parutions de l'automne dernier, un album, un bref roman illustré et la fin de la saga de Bjorn le Morphir (lire ici)? Que l'auteur a terminé une nouvelle aventure de Tor, "Tor et le prisonnier", à paraître, ainsi qu'un roman pour les grands ados (Médium +), également à paraître, une histoire amazonienne provisoirement intitulée "Rumeur".

Une illustration du roman à paraître, intitulé pour le moment "Rumeur".
(c) Thomas Lavachery.


Deux couronnes en très peu de temps, une double occasion d'interroger cet auteur prolifique et polyforme.

Huit questions à Thomas Lavachery

Quel lecteur es-tu?
Un lecteur boulimique, bien sûr! Adolescent, les romans constituaient l'essentiel de mes lectures: 80 à 90 %, à vue de nez. Au fil des années, le nombre des essais a augmenté sensiblement. J'en suis aujourd'hui à 60 % de romans et 40 % d'essais: biographies, livres historiques, ouvrages d'anthropologie, essais sur la littérature, le cinéma, les arts… Et je pense que les romans perdront encore du terrain à mesure que mes cheveux blanchiront. Cette évolution n'a rien d’original – parmi mes amis (les hommes surtout), plusieurs suivent le même chemin.S'agissant des romans, j'en lis de toutes les époques et de tous les pays. Je n'ai pas de genre privilégié. Mes romans préférés sont ceux où je peux vivre heureux. Je suis sensible au style, à l'esthétique générale, aux idées, mais mon principal bonheur est de quitter mon existence pour en connaître une autre. En cela, je suis un lecteur premier degré, qui cherche l'identification, l'oubli de soi. Les lecteurs de mon espèce sont toujours des relecteurs: j'ai dévoré quatre fois "Les trois mousquetaires", sept ou huit fois "Mémoires d’Hadrien", trois fois "Les aventures de Jack Aubrey" (20 volumes), quatre ou cinq fois "Le quatuor d'Alexandrie"… Le roman préféré de Stevenson était "Le Vicomte de Bragelonne", qu'il avait lu cinq ou six fois. Ce qu'il en disait me correspond absolument: "J'emportais le fil conducteur de cette épopée dans mon sommeil et je me réveillais sans qu'il soit brisé, en me réjouissant de replonger dans le livre au petit déjeuner. Et ce n'est pas sans un serrement de cœur que je devais le poser pour retourner à mes propres travaux – car aucune partie du monde ne m'a jamais paru aussi captivante que ces pages et même mes amis ne me sont pas tout à fait aussi réels, ni peut-être aussi chers, que D'Artagnan."
Quel lecteur étais-tu enfant?
Je ne lisais pratiquement pas d'albums illustrés. Pour ce qui est des romans, c'était tout aussi rare. J'ai découvert Kipling et Jack London vers 11 ou 12 ans, j'ai lu très tôt quelques Maigret… Mais tout cela ne comptait pas beaucoup à côté de la BD. Enfant, mes dieux s'appelaient Franquin, Peyo, Macherot, Jijé, Will, Tillieux… Pas Hergé, curieusement – je l'ai manqué, en quelque sorte. C'est vers 20 ans que j'ai pris la mesure de son génie. 
Quel auteur (illustrateur) es-tu?
Je m'en tiendrai au romancier afin de ne pas être trop long. Je dirais que je suis un romancier d'imagination – si ma propre vie m'inspire, c'est souterrainement, le plus souvent sans que j'en aie conscience. Pour que mon imagination s'emballe, j'ai besoin d'installer mes personnages dans des univers qui sont très éloignés du mien, tant sur le plan temporel que spatial. Le Moyen Âge est l'époque que j'ai exploitée le plus régulièrement, en prenant de grandes libertés avec l'Histoire. J'invente des pays, dont je dessine les cartes. Au fond je suis (à mon modeste niveau) comme Jules Verne: un romancier qui décrit mieux ce qu’il n'a pas vu. La plupart de mes histoires contiennent du surnaturel. Cela dit, la part de fantastique tend à diminuer avec les années. Le roman que je viens de terminer, un récit amazonien qui se déroule au XIXe siècle, en est à peine teinté.
Ecrit-on différemment quand on s'adresse à la jeunesse ?
C'est une question qu'on nous pose souvent. Les différences existent, mais elles sont somme toute superficielles. On adapte son vocabulaire, on explique un peu plus de choses, on traite les scènes dures par l'évocation… J'ai toujours évité le style "djeuns". Le narrateur ado qui s'exprime comme un ado, je n'aime pas. A de rares expressions près, cela sonne très faux à mes oreilles. Pour Bjorn le Morphir, les mémoires d'un jeune Viking, j'ai suivi l'exemple de grands devanciers tels que Stevenson dans "L'Ile au trésor" ou J.M. Falkner avec "Moonfleet". On pourrait citer maints exemples de romans où le protagoniste raconte sa jeunesse des années après. Ce décalage permet à l'auteur de donner à son héros-narrateur un ton mature, une capacité d'analyse que n'auraient pas un enfant ou un ado. Le style de Bjorn est mon style naturel, je n'ai pas eu à le modifier, sinon pour lui donner une légère couleur moyenâgeuse. Dans ma saga, j'ai pu être totalement moi-même.
Que trouve-t-on dans ta bibliothèque?
Elle se trouve toute entière dans mon bureau, distribuée dans et sur sept ou huit meubles différents. Sur ma table, derrière l'ordi, les dictionnaires, les grammaires… et Patrick O'Brian, l'un de mes auteurs fétiches. Derrière moi, deux étagères de classiques français, certains dans des éditions anciennes héritées de mes aïeuls. Je citerai Rousseau, mon idéal en matière de style, et Stendhal, mon idéal tout court – l'auteur que je chéris entre tous. En dessous, et sans transition, des livres d'anthropologues achetés à l'époque de mes études d'Histoire de l'Art. Je les relis encore, surtout Lévi-Strauss, que je vénère littéralement, même si une partie de son œuvre me dépasse. Tout en bas, j'ai placé côte à côte Orwell et Simon Leys, qui doivent s'entendre à merveille. A ma gauche, sur une table, les ouvrages sur la littérature qui me servent pour le cours d'écriture que je donne à l'Université de Lille. Parmi eux, un chef-d'œuvre méconnu, irremplaçable essai sur le métier d'écrivain: "La création chez Stendhal", de Jean Prévost. Il y a encore les ouvrages sur l'Océanie et l'île de Pâques, mon sujet de mémoire, les rangées entières consacrées à un seul auteur adoré, dont je veux tout posséder: Dumas, Conrad, Melville, le flibustier Léautaud, Tchekhov, Lawrence Durrell, Sigrid Undset, Jim Harrison, Vargas Llosa, Garcia Lorca, Robert Cormier, mon amie Kitty Crowther… 
Quel est le livre jeunesse que tu aurais aimé écrire?
Tu pardonneras mon manque d'originalité: "L’île au trésor". En le relisant l'autre semaine – bonheur intact –, je me suis fait cette réflexion que la grandeur du livre, son originalité, doit tout ou presque à son méchant. Trouble, visqueux, fascinant, admirable… Long John Silver est l'une des plus formidables créations de l'histoire littéraire.
Lequel de tes personnages aimerais-tu rencontrer pour de vrai?
Daphnir adulte. Pas tant pour causer avec lui que pour le regarder sous toutes les coutures. Voir un dragon en vrai, tout de même!
Quel(s) livre(s) proposerais-tu à un enfant qui n'en a jamais lu(s)?
Je voudrais rencontrer cet enfant et parler avec lui, comme font les bons libraires, les bons bibliothécaires. J'ai été parfois frappé par le talent de psychologue de certains passeurs. Ma copine Déborah Damblon, par exemple. Il faut la voir discuter avec un enfant ou un ado pour cerner, petit à petit, avec doigté, le livre qui a toutes les chances de lui plaire. Sans mettre ses goûts personnels de côté, elle parvient à les étouffer suffisamment pour être à l'écoute de la meilleure façon possible. Avec cet enfant qui n'a jamais lu, j'essaierais de suivre l'exemple de Déborah.

Et en bonus, un texte que Thomas Lavachery a écrit à l'intention de ses étudiants de Lille ("Pratique de l’écriture pour la jeunesse" dans le cadre du Master Lettres Spécialité Métiers de la littérature de jeunesse de l'université Charles de Gaulle, Lille 3), une réflexion sur le roman d'aujourd'hui qui touche à l'une de ses préoccupations actuelles.

Ordre et désordre
Pour que le roman exerce tout son attrait, il est nécessaire que le lecteur termine avec le sentiment qu'on l'a mené quelque part. L'auteur, tel un dieu caché, contrôlait les choses de bout en bout. Si l'objet final ne donne pas ce sentiment de maîtrise, d'accomplissement, l'entreprise est manquée. Mais cette maîtrise, pour être complète, doit intégrer des éléments qui la contredisent à première vue: moments de flottement, détours dans l'histoire, scènes insolites, en apparence inutiles, dialogues obliques, improbables… Pour être crédible, un roman doit intégrer quelque chose du caractère aléatoire de toute vie humaine. Car aucune existence, même la plus sage, n'est exempte d'événements ou de périodes chaotiques… Trouver un juste équilibre entre ordre et désordre est l'une des gageures du romancier. Passionnant métier que le nôtre!


Les lauréats précédents du Grand prix triennal

2015 Anne Brouillard (lire ici)
2012 Benoît Jacques
2009 Rascal
2006 Kitty Crowther


Les autres prix littéraires de la Fédération Wallonie-Bruxelles remis ce lundi 14 mai 2018.

  • Prix (annuel) de la première œuvre en langue française (5.000 €): Henri de Meeûs pour son recueil "Pitou et autres récits" (Marque Belge)
  • Prix triennal d'écriture dramatique en langue française (8.000 €): Veronika Mabardi pour sa pièce "Loin de Linden" (Editions Lansman)
  • Prix (annuel) de la première œuvre en langue régionale (500 €): Pierre Noël pour son texte "El derni pichon" (Le dernier pinson), en picard de Mouscron. 
  • Prix triennal d'écriture dramatique en langue régionale (2.500 €): Roland Thibeau pour sa pièce "Ël vilâje insclumî" (Le village endormi), en picard borain.  






vendredi 11 mai 2018

Heureuse que "Le lion heureux" soit réédité

Le lion heureux aime la musique. (c) Gallimard Jeunesse.

L'autre jour, je vous parlais d'une excellente réédition, l'album "J'aime..." de Véronique Le Normand et Natali Fortier (Albin Michel Jeunesse) et des raisons pour lesquelles les rééditions sont importantes et bienvenues en littérature de jeunesse (lire ici).

2018.
2005.
Autre réédition réjouissante, celle de l'album "Le lion heureux" de Louise Fatio et Roger Duvoisin ("The happy lion", traduit de l'anglais par Anne Krief, Gallimard Jeunesse, 40 pages), classique intemporel.

Né aux Etats-Unis en 1954, ce chef-d'œuvre avait déjà été traduit en français et publié par Gallimard en 2005. Le revoici aujourd'hui sur beau papier mat et dans en format agrandi qui rend superbement honneur aux illustrations, en noir et blanc et en couleurs, selon les pages, résultat des techniques d'impression d'alors.

Le lion heureux habite une maison au zoo d'une jolie petite ville française. Sa journée est rythmée par les salutations des uns et des autres, François le fils du gardien le matin, M. Dupont, l'instituteur, l'après-midi, Mme Pinson, le soir. Il aime écouter la musique de la fanfare municipale le dimanche. Il reçoit friandises et viande. Bref, le lion est heureux de sa vie.

"Bonjour mesdames", dit le lion qui reconnaît des habituées du zoo. (c) Gallimard Jeunesse.

Un jour, il découvre que la porte de sa maison est ouverte. Il décide de rendre leur visites à ses amis de la ville. Si les animaux croisés se montrent aimables avec lui, il n'en est pas de même avec les humains. En le voyant, ils hurlent, s'enfuient en courant et s'évanouissent! Les pompiers sont même envoyés. Aux paisibles scènes de vie succèdent des scènes de panique, drôlement bien représentées par l'artiste qui exprime magnifiquement l'incompréhension du lion. Heureusement, ce dernier va  rencontrer François qui rentre de l'école. Confiant, le gamin ramène tranquillement le promeneur naïf au zoo.

1954.
Cette histoire pleine d'humour, questionnant l'amitié, a été écrite en 1954 pour Roger Duvoisin par sa femme Louise Fatio, inspirée par la lecture d'un fait divers. "The happy lion" ("Le lion heureux") sera le premier titre d'une série de dix album reprenant le personnage à crinière mais qui n'ont pas été traduits.

Quelques images de la version originale.




Les trois premières doubles pages

Et cette couverture de l'heureux lion en vacances (1967) qui fait irrésistiblement penser à celle du "Voyage de Babar" (1932).














A propos de la réédition de l'album "Le lion heureux" chez Gallimard Jeunesse, Cécile Boulaire, maître de conférences à l’université François-Rabelais de Tours, fine connaisseuse de la littérature pour la jeunesse, me signale que l'ouvrage a existé en français dès 1955, un an à peine après sa parution aux Etats-Unis, sous le titre "Le bon lion", aux Editions Mame.
Elle regrette le choix du titre, peu euphonique à ses oreilles, et me renvoie à une notice qu'elle a rédigée avec Evelyne Resmond-Wenz et qui  a été publiée dans le n° 226 de la Revue des livres pour enfants (décembre 2005), que je reproduis ici avec son autorisation.
"En 1954, Louise Fatio et son mari Roger Duvoisin publient à New York, en langue anglaise, un album pour enfants intitulé "The Happy Lion". En 1955, les éditions Mame publient "Le Bon Lion" en langue française, sans mention de traducteur. L'album est épuisé depuis très longtemps. De nombreux amis du "Bon Lion" souhaitaient voir ce livre réédité et offert aux enfants de ce siècle. C'est ce que les éditions Gallimard nous proposent.
Louise Fatio est née à Lausanne en 1904. C'est avec Roger Duvoisin, lui-même d'origine française, qu'en 1924, elle quitte la France pour les États-Unis. Est-ce là-bas qu'elle imagine cette histoire de 'Bon Lion' vivant dans une petite ville de France? Toujours est-il que les deux versions initiales témoignent de qualités euphoniques évidentes. La formule "Bonjour, mon Bon Lion", est donc en anglais "Bonjour Happy Lion!" (en français dans le texte). Un bref regard sur les textes de l'auteur confirme qu'il y a bien deux écritures, l'une adaptée au français, l'autre à l'anglais. Des détails diffèrent qui renvoient toujours à des qualités de sonorités.
Pourquoi donc a-t-on choisi, chez Gallimard, de traduire le plus fidèlement possible, donc très platement, le texte anglais de Louise Fatio, alors qu'il en existait une version française de toute évidence due à l'auteur? Pourquoi par exemple abandonner l'assonance du "Bonjour, mon Bon Lion" pour le si disgracieux "Bonjour, lion joyeux"? Nous l'ignorons. Mais nous sommes au regret de constater les dommages considérables subis par ce pauvre Bon Lion. Cinquante ans plus tard, ses malheurs semblent illustrer le fait que les adultes continuent de ne pas comprendre grand chose aux bons lions. La qualité de l'histoire et le talent de Roger Duvoisin parviendront-ils à nous consoler?"
Cécile Boulaire et Evelyne Resmond-Wenz

Et pour le plaisir, voici le texte du "Bon lion" par Louise Fatio dans la version Mame de 1955.
"Il y avait une fois un lion qui était très heureux. Il n'habitait pas la grande plaine africaine inondée de soleil, la savane aux hautes herbes où le chasseur féroce se tient à l'affût.
Il habitait une belle ville grise aux toits bruns.
Il avait une petite maison pour lui tout seul, avec un jardin de rocailles entouré d'un fossé d'eau, dans un beau parc ombragé.

François, le fils de son gardien, ne manquait jamais chaque matin en se rendant à l'école de lui crier un joyeux:
"Bonjour, mon Bon Lion"
Monsieur Dupont, le maître d'école, s'arrêtait toujours l'après-midi en rentrant chez lui, pour le saluer d’un:
"Bonjour, mon Bon Lion."
Madame Pinson, qui tricotait toute la journée sur le banc près du kiosque à musique, ne s'en allait jamais sans lui dire gentiment:
"Au revoir, mon Bon Lion."

Le dimanche, lorsque le soleil brillait, la fanfare municipale remplissait le parc de valses et de polkas. Et le Bon Lion fermait les yeux pour mieux écouter car il adorait la musique.
Toute la ville l'aimait bien, tant il était bon. Il n'avait que des amis.
C'était vraiment un lion très heureux.

Un beau matin, le Bon Lion s'aperçut que son gardien avait oublié de fermer la porte de sa maison.
"Hum !.., dit-il, je n'aime pas beaucoup ça; n'importe qui pourrait entrer chez moi."
"Tiens, j'ai une idée, ajouta-t-il après un instant de réflexion, pourquoi n'irais-je pas faire un petit tour de ville et surprendre mes amis?"

Le Bon Lion sortit donc dans le parc parmi les moineaux qui picoraient des miettes.
- Bonjour, mes amis! leur dit-il.
- Bonjour, mon Bon Lion! répondirent les moineaux.
- Bonjour, mon ami! dit aussi le lion à l'écureuil qui grignotait des glands, assis sur sa queue.
- Bonjour, mon Bon Lion! répondit l'écureuil sans même relever la tête.

Le Bon Lion passa alors la grille du parc et, juste au coin de la rue, il se trouva nez à nez avec monsieur Dupont.
- Bonjour, Monsieur Dupont! cria-t-il gaiement.
- Ouf!... répondit monsieur Dupont, qui tomba évanoui sur le trottoir.
- Voilà une drôle de manière de dire bonjour, pensa le lion en continuant sa promenade.

- Bonjour, Mesdames! s'écria le Bon Lion à l'autre bout de la rue lorsqu'il rencontra trois dames de ses connaissances.
- Ahah!... répondirent les trois dames en se sauvant comme si l'ogre était à leurs trousses.
- Que peut-il bien leur arriver? se demanda le Bon Lion. Elles étaient si polies lorsqu'elles venaient au parc.

- Bonjour, Madame! dit encore le Bon Lion joyeusement en apercevant madame Pinson qui sortait de l'épicerie.
- Oh là là!... s'écria madame Pinson en lui lançant à la tête son sac plein de légumes.
- Atchoum!... éternua le Bon Lion; je commence à croire que les gens par ici sont un peu fous. Atchoum!

A ce moment, le Bon Lion entendit les gais éclats d'une marche militaire. Il tourna dans la rue la plus proche et vit la fanfare municipale qui marchait au pas, entre deux rangs de spectateurs.
"Ranplanplan pataplanplanplan ran plan plan..." Comme c'était beau!

Mais le Bon Lion n'eut même pas le temps de se mélanger à la foule joyeuse car la musique se transforma en cris d'effroi.
Musiciens et spectateurs s'enfuirent pêle-mêle pour se cacher dans les magasins, les cafés et les portes d'entrée.
En un clin d'œil, le Bon Lion se trouva dans une rue déserte.

Il s'assit pour mieux réfléchir.
"J'imagine, dit-il, que c'est simplement la façon dont les hommes se conduisent lorsqu'ils ne sont pas au parc."

Ayant ainsi réfléchi, le Bon Lion continua sa promenade à la recherche d'un ami qui ne se sauverait pas à toutes jambes.
Mais les seules personnes qu'il aperçut le contemplaient en poussant de petits cris du haut de leur balcon.
"Quelle drôle de ville, tout de même" se dit le Bon Lion.
Le Bon Lion s'arrêta bientôt pour prêter l'oreille. Un bruit insolite semblait venir des confins de la ville.
"Hou!hou! hou !..." faisait ce bruit qui ressemblait à un bruit de sirène et devenait de plus en plus fort et de plus en plus proche.
"Ce doit être le vent, se dit le Bon Lion, à moins que ce ne soient les singes qui se promènent aussi par la ville."

Soudain, une pompe à incendie sortit comme un bolide d'une rue voisine et vint s'arrêter non loin du Bon Lion, tandis que d'un autre côté, un camion s'approcha doucement, à reculons, avec ses portes grandes ouvertes.
"Tiens, voilà du nouveau, se dit le Bon Lion, que va-t-il se passer?"
Et il s'assit tranquillement sur le trottoir afin de ne rien manquer du spectacle.

Les pompiers sautèrent hors de leur machine d'un air très affairé et s'avancèrent très lentement... très lentement... du côté du Bon Lion en tirant après eux leur grand tuyau blanc.
"Bonjour, Messieurs!" cria le Bon Lion.
Mais personne ne répondit. Et le tuyau blanc s'allongeait, s'allongeait... comme un serpent qui se déroule.

Tout à coup, derrière le Bon Lion, une petite voix cria "Bonjour, mon Bon Lion!"
C'était François qui rentrait de l'école.
Le Bon Lion était si heureux de rencontrer enfin un ami qui ne se sauvait pas et qui disait poliment bonjour, qu'il oublia complètement les pompiers.

Il ne sut même jamais ce qui se serait passé, car François mit sa main doucement sur sa belle crinière et dit :
- Viens, mon Bon Lion, rentrons au parc ensemble.
- Oui, allons, dit le Bon Lion, j'en ai assez de tous ces fous.
Ainsi, François et le Bon Lion rentrèrent au parc tranquillement tandis que les pompiers suivaient à une bonne distance.

Et les gens sur les balcons crièrent enfin: "Bonjour, notre Bon Lion. Hourra! notre Bon Lion!"
Depuis ce jour-là, le Bon Lion fut choyé de toute la ville. On lui apportait les meilleurs morceaux.
Mais je vous assure que si vous ouvriez sa porte, il ne sortirait pas de sa maison.

Il était bien plus heureux dans son jardin car de l'autre côté du fossé, madame Pinson, monsieur Dupont, et tous ses amis venaient de nouveau lui rendre visite comme des gens polis et aimables. Mais vraiment, c'est quand il voyait François revenir de l'école que le Bon Lion était le plus heureux, car François resta toujours son meilleur ami."



Roger Duvoisin.
Américain né en 1900 à Genève en Suisse, Roger Duvoisin a étudié à l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris. Après avoir épousé l'artiste suisse Louise Fatio (née à Lausanne en 1904), le couple déménagea à New York en 1927. Il reçut la nationalité américaine en 1938.
Mort en juin 1980, treize ans avant son épouse, Roger Duvoisin a illustré plus d'une centaine de livres pour enfants dont près de la moitié en solo.


Roger Duvoisin a reçu de prestigieuses récompenses, dont la Caldecott Medal en 1948 pour l'album "White Snow, Bright Snow" (1947). Il a été publié en français en 2012, sous le titre "Il va neiger!" (texte de Alvin Tresselt (1916-2000 ), traduit de l'anglais par Catherine Bonhomme, Le Genévrier, collection "Caldecott", 40 pages).


Il existe encore quelques autres albums de Roger Duvoisin en français (pas assez).

La nuit de Noël
Clement Clarke Moore
Roger Duvoisin
"The night before Christmas" (1954)
traduit de l'anglais par Alice Seelow
Circonflexe, 2015

Écrit en 1822 par un pasteur new-yorkais du nom de Clement Clarke Moore, ce conte de Noël, est à l'origine de l'image actuelle du Père Noël.

Pour en feuilleter les premières pages, c'est ici.


Pétunia
Roger Duvoisin
"Petunia" (1950)
traduit de l'anglais par Catherine Bonhomme
Circonflexe, 2009

L'histoire d'une oie qui est persuadée que posséder un livre suffit à la rendre sage, et qui, nigaude, son livre sous l'aile, prodigue fièrement de nombreux conseils à ses amis.

Pour feuilleter les premières pages, c'est ici.







mercredi 9 mai 2018

Lauriers new-yorkais pour 4 albums français


Qu'ont en commun Aurélien Débat, Blexbolex, Marion Duval et Dominique Ehrhard? Ils figurent tous les quatre parmi les lauréats de "Talking Pictures", récompensant les meilleurs livres illustrés (deux prix et deux mentions). Ils seront proclamés à la fin du mois à New York dans le cadre de la toute nouvelle New York Rights Fair. Une reconnaissance de plus pour deux excellentes maisons d'édition de littérature de jeunesse françaises, Les Grandes Personnes et Albin Michel Jeunesse. Pour leurs éditrices, Brigitte Morel et Béatrice Vincent. Et pour leurs auteur(e)s.

La création de la New York Rights Fair, en partenariat avec "Publishers Weekly" et "The Combined Book Exhibit", est une émanation de la dernière Foire de Bologne (lire ici).Dès cette année, la NYRF devient la "Foire officielle des droits" de BookExpo, la foire américaine du livre organisée par Reed Exhibition.

Sa première édition va se tenir les jeudi 30 et vendredi 31 mai 2018, en collaboration avec la Parsons School of Design et l'association culturelle italienne Hamelin.

Au programme: deux jours de conférences et de rencontres, précédés le mardi 29 mai d'un symposium gratuit intitulé "Talking Pictures: The Visual Book Now" qui se tiendra à la Parsons School of Design. Il sera aussi l'occasion de s'intéresser aux "best visual books" de l'année, ceux qui mettent en valeur l'ingéniosité graphique et la créativité des livres illustrés,  dans les cinq catégories définies, art & photographie, livres de cuisine, albums jeunesse, bande dessinée & romans graphiques, architecture & design.

Belle consécration, on trouve trois albums jeunesse français dans la catégorie qui nous intéresse, celle des "Children's Picture Books". Et un en "Architecture & Graphic Design".

En "Top honorees for 2017" apparaissent

"Cabanes" d'Aurélien Débat (Les Grandes Personnes, 24 grandes pages et deux planches de stickers), déjà lauréat de la catégorie Art, architecture et design à la foire de Bologne 2018 (lire ici et ici)






et "Nos Vacances" de Blexbolex (Albin Michel Jeunesse, collection "Trapèze", 128 pages), Pépite d'or au dernier Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil (lire ici)









et en "Honorable mentions for 2017"

"Toi-même" de Marion Duval (Albin Michel Jeunesse, collection "Trapèze", 48 pages), l'histoire de deux jumelles et de leur lien télépathique.






tandis que "5 Maisons" de Dominique Ehrhard (Les Grandes Personnes) reçoit la mention en catégorie "Architecture & Graphic Design".







mardi 8 mai 2018

J'aime que "J'aime..." soit réédité

"J'aime poser mes pieds sur les chaussures immenses de papa
et qu'on marche ensemble autour du salon." (c) Albin Michel Jeun.

La chance de suivre la littérature de jeunesse depuis longtemps est celle d'avoir découvert à leur sortie initiale des pépites qui sont aujourd'hui rééditées. Merci aux éditeurs qui pratiquent la réédition, rendant ainsi accessibles aux enfants d'aujourd'hui, et aussi aux adultes qui s'intéressent au genre, des titres qui s'étaient endormis. Ou qui n'avaient pas été vus, faute d'avoir le bon âge au moment de leur parution. Contrairement à la littérature générale, la littérature de jeunesse s'adresse à des publics qui évoluent par tranches d'environ trois ans seulement.

2018.
2003.
Couverture bleu turquoise désormais uni, dos rouge et reliure cartonnée, mentions "J'aime" du texte en noir plutôt qu'en gris, revoici l'exquis album "J'aime..." de Véronique Le Normand et Natali Fortier (Albin Michel Jeunesse, 128 pages), quinze ans après sa première parution, quand l'auteure, Mme Daniel Pennac à la ville, signait du pseudonyme de Minne. De son côté, il y a très longtemps que la Franco-Canadienne a effacé le "h" et le "e" de son prénom, des "lettres qui ne servaient pas".

Ah, la douceur sucrée des bons moments qui se succèdent dans cet album tout en délicatesse et en joie. "J'aime l'école quand c'est l'heure des mamans", "J'aime mettre ma jupe à volants et la faire tourner",  "J'aime regarder papa se raser quand il a plein de mousse blanche sur la figure et que j'ai envie de tremper mon doigt dedans", pour les trois premières pages. J'aime ceci, j'aime cela tout au long de ce très joli album. A tel point que "J'aime..." est le meilleur titre qu'on pouvait lui trouver.

Voilà un petit format bien épais tout en grâce enjouée où grappiller de multiples évocations d'une enfance heureuse dans les textes joliment tournés, virevoltants même, saisissant l'essence de cet âge, de Véronique Le Normand et les illustrations très réussies de Natali Fortier. Ses personnages ont une présence folle, de même que ses scènes avec des animaux ou ses simples dessins d'objets. Plaisirs et surprises du quotidien, mais aussi anecdotes exquises à l'instar de la rencontre d'une amie adulte un peu folle qui interroge la jeune narratrice sur le petit mari qu'elle pourrait avoir et délices de la vie d'enfant comme un pull qui sent bon la maman ou les histoires qu'on se raconte à propos de l'épicière qui pourrait être une sorcière. Autant d'instantanés qui font un bien infini au cœur et à l'âme. Une mosaïque drôle et tendre à partager entre enfants et adultes, célébrant la sécurité, la légèreté et la liberté de l'enfance.

Conversation avec une amie un peu folle de maman. (c) Albin Michel Jeun.

Traduit partout dans le monde, l'album "J'aime..." a obtenu une mention en catégorie Fiction à la Foire de Bologne 2004. C'est cette succession de petits bonheurs qui a véritablement révélé au monde et à la littérature de jeunesse Natali Fortier qui avait commencé comme peintre et  et continué comme dessinatrice de presse pour gagner sa vie. Qui est aussi sculptrice comme en attestent ses dessins qui louchent vers les trois dimensions. Elle qui dit avoir tellement envie que le personnage bouge et fait toujours des croquis dans plusieurs positions.

"J'aime la musique de la pluie
qui goutte sur mon parapluie rouge". (c) Albin Michel Jeun.

En 2009, Natali Fortier me disait ceci: "C'est l'album "J'aime..." qui m'a permis de rentrer chez quelqu'un. Je m'y sens moins libre mais là, j'étais bien invitée. Je n'aurais jamais écrit cette tendresse. Minne m'a permis de la sentir. Moi, je me sens assez agressive, même dans mon matériel. C'est bien d'avoir eu la tendresse au départ."

Ont suivi dans la foulée:

  • "Violette" (texte de Paule Du Bouchet, Gallimard Jeunesse, 2003), une petite fille taciturne amie des oiseaux.
  • "Lili plume" (Albin Michel Jeunesse, 2004, Prix Goncourt Jeunesse) ou "Natali écrit", premier album en solo
  • "J'aime l'été" (textes de Minne, Albin Michel Jeunesse, 2006)
  • "Mathurin" (Albin Michel Jeunesse, 2006), en solo à nouveau, complété de photos de personnages en volume
  • "Graines de petits monstres" (Albin Michel Jeunesse, 2007), théâtre jouant sur les onomatopées
  • "Zoo" (L'art à la page, 2008), magnifique prolongation d'une expo en Mayenne, vingt-cinq cubes de 50 × 50 cm, en bois dont les six faces sont peintes d'animaux aux formes symboliques (tortue, serpent, chameau), ou en Plexiglas transparent accueillant des personnages en volume. "Les boîtes finies, on m'a proposé d'écrire le texte du livre. Je connaissais très bien mes animaux, tous leurs côtés, même leurs ventres. Je n'avais plus de retenue. Mais l'écriture m'a toujours agacée par son immobilité. Je me suis mise à marcher tous les matins, avec mon crayon et mon papier. Souvent, je n'écrivais qu'un mot, pour me souvenir. Puis j'ai pris un calepin. Mes promenades se sont faites au rythme des animaux, en les écrivant. En fait, j'écris avec mes pieds."
  • "Sur la pointe des pieds" (L'atelier du poisson soluble, 2008), un drame d'enfance.
  • "Mon beau soleil" (photos de Guy Kaizer, Albin Michel Jeunesse, 2009), la journée d'un petit enfant.
  • "Conte à bascule" (L'art à la page, 2011), catalogue d'exposition.
  • "Démasquez" (L'art à la page, 2011), des masques et des mots.
  • "Plupk" (Olivier Douzou, Rouergue, 2012), variation très réussie sur le thème du Petit Poucet.
  • "Reviens!" (Olivier Douzou, Rouergue, 2013), réédition légèrement modifiée de l'album paru en 2000 sous le titre "Va t'en!" consacré aux petits monstres de la nuit.
  • "La folle journée de colibri" (Albin Michel Jeunesse, 2013), les incroyables rencontres d'un colibri.
  • "Marcel et Giselle" (Rouergue, 2015, lire ici), qui revisite de façon gourmande le conte de Hansel et Gretel
  • "L'amour, ça vaut la peine" (Albin Michel Jeunesse, 2016, lire ici), deux amis que tout sépare.

L'avaient notamment précédé:

  • "Moi et ma cheminée" (Herman Melville, L'Ampoule, 2003), qui revisite par ses illustrations le texte de Melville ayant pour héros une cheminée et interrogeant les relations entre les hommes et les femmes.
  • "Les doigts niais" (Olivier Douzou, Rouergue, 2001), un petit ver de terre reconduit à la frontière.
  • "Merci" (Olivier Douzou, Rouergue, 2000), devoir toujours dire merci?
  • "Six cailloux blancs sur un fil" (Cécile Gagnon, Albin Michel, 1998), un petit conte de sagesse indien.